© Miller Levy, Le nègre
Les négritures sont des écritures métisses – au sens ancien du terme latin mixtus qui qualifie « ce qui est fait moitié d’une chose, moitié d’une autre » – ou métissées, au sens actuel du concept de marketing social, politique, intellectuel, culturel et artistique qui prône le libre mélange des genres sur fond de pigmentations variées, puisqu’il semble que le genre humain ait l’Autre dans la peau (quand il ne l’a pas dans le collimateur). Dans ce registre de plume(s) en voie de créolisation constante, dont on trouvera ici quelques textes choisis, j’inventarise à ce jour, l’un dans l’autre – forcément – des textes de commande, des écritures à plusieurs mains, des répliques, des rêveries et l’une ou l’autre poussée de fièvre, des mises en forme, en jambe, en perspective, en abyme ou en bouche. Bref : les genres, les espèces et leurs colorations sont variés ; les sujets ne le sont pas moins : art, santé mentale, politique, social, etc. Mais j’emprunte ces catégories pour les commodités de la conversation : au besoin, je leur laisse le soin de rassurer le lecteur sur les sempiternelles questions de frontières qui ne sont jamais que celles des mots, ces mots sous lesquels les choses ne cessent de glisser comme nous le savon bien : c’est dire qu’entre le dire et le vouloir dire, il y a toujours une bulle. C’est comme ça, avec les choses de la vie : elles aiment prendre l’air, respirer dans leurs vêtements, soulever tous ces mots dont on les travestit.
Indépendance !
Rewriting des textes de l’exposition «Indépendance ! 50 ans d’indépendance racontés par des Congolais », Musée royal de l’Afrique Centrale (MRAC) – du 11 juin 2010 au 09 janvier 2011.
L’exposition « Indépendance ! » offre une vision originale sur les 50 ans d’indépendance du Congo. Elle donne la parole aux Congolais par le biais d’interviews réalisées sur place, au Congo, et en Belgique. À côté des interviews, qui sont des «photographies » d’époque, des instantanés, les objets exposés, eux, illustrent l’évolution de l’opinion publique congolaise depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours. Ils aident à comprendre les continuités et discontinuités dans les mémoires par rapport aux continuités et discontinuités dans l’histoire de la société congolaise. Ces objets matériels et immatériels sont issus de la culture moderne de consommation développée au Congo suite à la colonisation. Cette culture urbaine, diffusée partout dans le pays, a aidé au développement de la nation congolaise. Le projet s’inscrit dans le cadre d’une collaboration entre la Belgique et le Congo, plus précisément entre les sections d’histoire coloniale et d’histoire du temps présent du Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC), de l’Institut des Musées nationaux du Congo (IMNC) et l’Université de Kinshasa.
Papillonnages
© Sébastien Gouju, Papillons, 2008.
Texte de présentation de la saison 2010 du CACLB – site de Montauban-Buzenol, Etalle.
Cet été, une brise chaude et légère soufflera sur le site enchanteur de Montauban-Buzenol. C’est en effet sous le signe aérien de la légèreté que le Centre d’Art Contemporain du Luxembourg belge a placé sa saison 2010 : ce fil délicatement tendu entre le haut – les charmes de la forêt de Montauban et la fraîcheur ombragée du Musée lapidaire – et le bas du site – le bureau des anciennes forges et les ruines des halles à charbon – nous invite à un voyage léger dans les formes contemporaines de la création artistique.
« Papillonnages » : une exposition collective dans le bureau des anciennes forges
– du 7 août au 26 septembre 2010
En présentant une exposition de « collections » de papillons d’artistes contemporains, il va de soie qu’on est dans le fil ! La collection de papillons est sans doute la plus populaire des collections d’insectes. La fascination exercée par le feu de leurs couleurs féériques – du bleu azur au rouge sang, en passant par le blanc nacré et le jaune cuivré – est redoublée par le mimétisme parfait des motifs, des taches et des veinures somptueuses qui ornent leurs ailes déployées, où se diffracte l’aveuglante lumière de l’été. Insaisissable, versatile, mimétique et mortel, le papillon vole rapidement et ne se pose jamais longtemps ; essaie-t-on de le saisir à mains nues qu’on ramasse un peu de poussière d’or au bout des doigts. C’est donc naturellement que nous entrevoyons dans le vol du papillon les reflets chamarrés de notre âme changeante. Les artistes, en particulier, se sont de tout temps emparés de cet esquif gracile où s’embarquent toutes nos rêveries : le papillon comme symbole est omniprésent dans l’Histoire de l’art. L’exposition Papillonnages, qui présente des œuvres de Pascal Bernier (B), Philippe Caillaud (F), Léo Coppers (B), Joël Ducorroy (F), Bertrand Gadenne (F), Sara Garzonni (F), Sébastien Gouju (F), Erika Harssch (Mexique/USA), Patrick Neu (F), Eric Poitevin (F) est l’occasion d’en explorer quelques singulières déclinaisons contemporaines. A vos filets : dans les frais bocages de Montauban, les couleurs de l’été seront chaudes et chatoyantes.
« La cristallisation de l’espace » : une installation extérieure de Ludwika Ogorzelec
sur le site de Montauban – à partir du 26 juin 2010
Avec l’installation in situ de Ludwika Orgozelec – artiste polonaise née à Chobienia en 1953, vivant et travaillant à Paris depuis 1985 – la légèreté gagne les arbres et se déploie dans les hauteurs du site : des lignes qui se croisent et se coupent de façon définie viennent modifier, diviser et recomposer en cristaux l’espace dans lequel est introduit le spectateur. Cette arborescence en mouvements capture notre regard, non sans le dérouter : l’espace ainsi cristallisé dans la plasticité du cellophane nous détourne de nos stéréotypes conscients ; l’oeuvre nous invite à emprunter les chemins inattendus qu’ouvre en pleine nature ce déploiement réticulaire de plastique tendu à l’étrange esthétique, mais dont la beauté s’impose comme une évidence.
Les sculptures de Jean-Georges Massart : une exposition dans le Musée lapidaire
et une intervention dans les ruines des halles à charbon – à partir du 26 juin 2010
Le bambou, le sureau et l’osier sont les matériaux de prédilection de cet amoureux de la nature qui intervient parcimonieusement dans l’espace, avec prudence et discrétion, soucieux qu’il est de faire coïncider ses interventions sculpturales, souples et légères, avec le lieu qu’elles investissent de leurs formes fragiles et l’espace dont elles modifient sensiblement la perception, en filigrane – le temps d’un instant, celui d’imprégner l’œil du spectateur, dans la rétine duquel elles se posent comme une plume et poursuivent, allègres, leur petit bonhomme de chemin.
«Carnets de voyage » : mission picturale et exposition de François Médard,
dans le bureau des anciennes forges – du 26 juin au 1er aout 2010
Après la mission photographique sur le site de Montauban-Buzenol confiée à Daniel Fouss en 2008, François Médard, artiste liégeois, a été invité par le CACLB à réaliser une mission picturale sur les communes de Meix-devant-virton, Etalle et Tintigny – trois communes couvertes par l’asbl Cuestas, avec la collaboration de laquelle ce projet a été réalisé. Dès octobre 2009, l’artiste a bourlingué sur les nationales, le long du rail et de la Semois, à la découverte des lieux-dits de la région, croquant sur le vif, dans ses dessins et ses aquarelles, les témoignages figuratifs des lieux visités. Ses « carnets de voyage » nous livrent les fruits picturaux de ses pérégrinations et de ses interrogations sur l’histoire, la population, les sites et les contrastes de la région – contrastes entre l’habitat traditionnel gaumais et la transformation qu’il a subi du lien économique frontalier, contrastes entre les reliquats des activités rurales traditionnelles et les activités commerciales issues de l’implantation de nouveaux habitants.
A propos d’écriture(s)
© Yvan Le Bozec, Y voir
Texte de présentation de l’exposition montée par le Centre d’Art Contemporain du Luxembourg belge (www.caclb.be) à la Maison de la Culture Famenne-Ardenne, dans le cadre de « Marche, ville des mots 2010 » du 27 février au 2 avril 2010 – repris dans le livret du catalogue édité par klet & ko sous la forme d’un coffret de 36 cartes postales reproduisant les œuvres exposées.
En 1989, l’exposition A propos d’écriture, réalisée par le Centre d’Art Contemporain du Luxembourg belge, rassemblait autour de cette thématique ancestrale des œuvres d’une quarantaine d’artistes, et non des moindres – Pierre Alechinsky, Ben, Marcel Broodthaers, Christian Dotremont, René Magritte, Henry Michaux, Jacques Charlier, pour ne citer qu’eux. Vingt ans plus tard, « Marche, ville des mots 2010 » est l’occasion pour le Centre d’Art contemporain, en association avec la Maison de la Culture Famenne-Ardenne, de faire le point sur les pratiques artistiques qui explorent l’écriture, tant dans ses formes traditionnelles que dans ses formes nouvelles. A propos d’écriture(s) relance donc les dés, les regards et la réflexion qu’ils ne manqueront pas de nourrir sur la place de l’écriture dans la création artistique contemporaine : en proposant un panorama composé de points de vue subjectifs – ceux des artistes invités – l’exposition trace un parcours singulier dans les formes traditionnelles et contemporaines de l’écriture dans les arts plastiques. Car le début du 21ème siècle a vu se multiplier les nouveaux supports de l’écrit charriés par les avancées technologiques ; leur émergence a donné lieu à de nouvelles formes d’expression chez les artistes qui s’en sont emparés : de facto, les modulations contemporaines de l’écrit ont induit de nouvelles réflexions sur le fond, dont l’exposition entend se faire le réceptacle. A propos d’écriture(s) devait donc se décliner au pluriel en 2010 : sur un fond inchangé – l’écriture envisagée comme l’expression fondamentale de l’être – il s’agissait de faire une place à la variété contemporaine de ses formes – ce qu’indique donc formellement le « (s) » de l’intitulé. Ainsi, en bon voisinage avec les œuvres issues des disciplines classiques que sont la peinture, le collage, la photographie ou la sculpture, certains artistes invités par le CACLB présentent ici des créations qui se jouent de la mutation de la forme des écrits en exploitant des moyens d’expression modernes – le son, la vidéo, l’image numérique – et quelquefois inattendus – la broderie, le corps humain. Autant de supports qui permettent au visiteur de se faire une nouvelle cartographie subjective de la création artistique du 21ème siècle sur la thématique de l’écrit dans les arts plastiques.
Cyril Bihain
Dans cet alphabet aux empreintes de pouce, Cyril Bihain nous propose une transcription minimaliste de l’alphabet romain inspirée des idéogrammes japonais et chinois, où chaque lettre occupe un carré : ici, l’empreinte du pouce – la signature de l’analphabète – à l’encre rouge – la couleur du cachet du lettré – signifie le vide dans la lettre ou son incursion à l’extérieur de celle-ci. Par ailleurs, la simplicité du procédé d’identification des lettres mis en œuvre dans cet alphabet d’une extrême sobriété – la signification du vide par rapport au plein de la lettre, que l’esprit reconnaît sans peine – est un pied de nez aux mécanismes traditionnels de perception et de reconnaissance des signes qui nous piègent dans notre compréhension de la réalité.
Leïla Brett
La série des Monocondyles – du grec « d’un seul trait » – est une évocation en creux du geste ancestral de l’écriture. Ils tiennent à la fois du remplissage et du prélèvement, du faire et du défaire caractéristiques du travail de Leïla Brett : le pastel noir qui emplit entièrement la surface du papier est ici retiré à l’aide d’une pointe sèche. Plusieurs gestes, plusieurs traits – un par ligne, au tracé presque constant – s’accumulent comme une sédimentation. Dans ces boucles qui se dévident, c’est le sens qui s’évapore : de l’écriture, il ne reste que la texture graphique, cursive et répétitive.
Alain Bornain
Alain Bornain s’intéresse à tous les signes constitutifs d’un langage susceptibles d’être retranscrits et, en particulier, à ceux que produisent notre époque vouée au chiffrage et à l’encodage des données humaines les plus diversifiées : les signes et les symboles que forment les codes binaires et les codes génétiques, les mots et les caractères numériques, les formules mathématiques et les statistiques, les chiffres du temps. Isolés, recopiés de façon obsessionnelle ou associés les uns aux autres sur des supports variés, lisibles ou partiellement déchiffrables, ces signes, symboles et caractères composent des œuvres qui interrogent nos liens au monde, leur nature et leurs attaches. Germinale est une vaste installation dans l’espace de listings qui, mis bout à bout, nous livrent une étrange échographie surdimensionnée. Le contraste qui en résulte est remarquable : l’image désincarnée, grise et froide que forme cette gigantesque retranscription de données chiffrées nous plonge pourtant au cœur de l’humain, dont elle livre l’empreinte énigmatique dans la pâte chaude du vivant.
Sophie Calle
En 1980, Sophie Calle est invitée par la galerie new-yorkaise Fashion Moda, située dans une zone particulièrement dangereuse du South Bronx, à réaliser un projet en rapport avec le quartier. Elle demande à des passants ou des visiteurs de l’emmener où ils le souhaitaient dans le Bronx et, de préférence, dans un lieu que jamais ils n’oublieraient s’ils pouvaient un jour quitter le quartier. La veille du vernissage, elle punaise au mur les photos et les textes issus de ces rencontres. Durant la nuit, un collaborateur inattendu et providentiel, entré par effraction dans la galerie, la recouvre de graffitis, du sol au plafond.
Lucille Calmel
Performeuse, Lucille Calmel déploie tous azimuts une écriture grouillante et folle comme la vie. Chez elle, l’écrit est magma et fluide, battement et souffle, pulsion et compulsion : bienvenue au 21ème siècle, laissez là vos livres lourds et immobiles, ici la langue est une matière organique à prolifération sauvage et réticulaire. Les mots et les signes se cueillent sur les lèvres des passants, s’arrachent de leurs bouches ; ils envahissent les corps, les scannent et les scandent, claquent sur toutes les langues du monde, défilent sur l’écran où ils se capturent, à la sauvette, emprisonnés dans des filets immatériels. Annuler – et non pas sauver – est l’issue de l’opération ainsi conduite par cette écriture performative, énergivore, instantanée, aléatoire, tactile, implosée, mixée, saturée, hyperliée, htmlisée, qui surfe sur le web, surchauffe les circuits, gicle sur l’écran et se nourrit de ce qu’elle ramasse dans son sillage, au hasard de la vague – Lucille Calmel trace des routes inattendues et vite effacées sur la peau électronique du monde.
Luc Deleu et Filip Francis
Au début des années septante, l’underground anversois est en pleine ébullition. En mai, le collectif des « Nieuwe Koloristen » voit le jour en réaction à la marchandisation galopante du monde de l’art et à la folle spéculation qui se joue sur son marché. Il réunit Frans De Jonck, Rik De Vos, Herman Jacobs, André Jespers et Charles Van Gisbergen. Le 13 août 1970, avec l’aide de Filip Francis et Luc Deleu – amis de longue date, puisqu’ils se sont rencontrés à l’école maternelle – le collectif organise un happening joyeux dont la force de frappe – précise : poétique et politique – ne vient démentir ni l’ambition ni la présence d’esprit de ces Nouveaux Coloristes : dans les dunes de Koksijde, un ancien bunker de la seconde guerre mondiale est transformé en un pot d’encre géant, avec sa plume et sa coulée d’encre dans le sable. De ce très court métrage filmé en super 8 et visionné en accéléré, se dégage ce parfum de liberté des années septante, qu’il est bon de humer à nouveau, en cette époque contemporaine où l’hypermarchandisation de l’art a depuis longtemps dispersé dans le vent des chiffres les effluves enivrantes de l’utopie qui a nourri ces années folles.
Olivier Deprez et Adolpho Avril
Fruit d’une connivence atypique entre des artistes professionnels et des artistes porteurs d’un handicap mental, Match de Catch à Vielsam explore en noir et blanc le rapport singulier entre le texte et l’image. L’opacité du sens et la noirceur de l’encre sont affrontées à l’aide de la presse, dans ce compagnonnage inédit : la phrase creuse le texte comme la gouge creuse le bois et de ce double geste naît la forme, celle de la gravure – sur la page blanche comme au fond d’un pot, c’est dans la densité d’une encre noire que réside ici la source essentielle de l’inspiration.
André Delalleau
Dans l’œuvre poétique élaborée par André Delalleau, peu importe le support choisi (peinture, dessin, photographie, vidéo, objet trouvé ou construit), pourvu qu’on ait l’ivresse – en l’occurrence, celle du mot écrit ou peint, matérialisé dans l’espace et traité comme un objet en soi. C’est l’enchantement du regard par la prose du quotidien, auquel on assiste comme à un lever de soleil. Rêve : Quelques lettres isolées, empilées, sédimentées dans la fausse transparence du verre sont emprisonnées dans l’écorce de ce Moi à la langue de bois. Ainsi ce mot qui chante plus qu’il ne parle se fait le témoin d’un songe qu’il nous reste à déchiffrer.
Pascale de Villers
Si les mots ne cessent de se jouer de nous, Pascale de Villers sait leur rendre la monnaie de leur pièce – leur pièce de théâtre, leur théâtre d’ombres errantes. Il y a mille façons de décliner L’aimable Émile – littéralement et dans tous les sens, pour reprendre le mot de Rimbaud. Le nom est trait jusqu’à la dernière goutte : dans ces jeux subtils entre la forme et le fond, le talent de l’artiste est de ne rien laisser au hasard et de faire en sorte que tout coïncide et se fonde dans le silence de la lettre. Le miracle, c’est que le résultat est graphiquement parlant.
Piet du Congo
Au sortir d’une exposition de dessins d’enfants, on raconte que Picasso répliqua, à qui lui demandait ses impressions : « A leur âge, je dessinais comme Michel-Ange ; j’ai mis toute ma vie à apprendre à dessiner comme eux ». Cette anecdote introduit assez bien ce qui se joue, ce qui est délibérément mis en tension dans le travail étonnant de Piet du Congo, tatoueur et vidéaste qui cherche, dit-il, à traiter des thèmes d’adulte avec un regard d’enfant. L’artiste s’intéresse en effet beaucoup aux dessins d’enfant dont il aime la violence innocente et la spontanéité des mises en couleurs. La technique du tatouage exige cependant une application particulière et, dans ses projets de dessins, Piet du Congo tâche ainsi de réintroduire cette spontanéité enfantine qui fait fi des barrières entre les genres, où rien jamais ne s’oppose ni ne s’exclue, sur le fond comme dans la forme – ce faisant, l’artiste cherche à retrouver ce don surprenant de l’enfance qui consiste à pouvoir lier sans peine la représentation du monde qui s’y construit. Je ne le ferai plus, répond sincèrement l’enfant que l’on gronde et qui apprend du même coup aux adultes à fermer un œil à dessein – eux qui savent bien qu’ils n’ont cessé de répéter le fond de leur enfance, et que de telles promesse n’engagent le plus souvent que ceux qui les reçoivent.
François du Plessis
Ce n’est pas le mot, ni le texte, ni l’histoire du livre qui importe pour François du Plessis, mais sa matière tangible de papier, de carton et d’encre mêlée. L’artiste s’attaque ainsi à la matérialité de l’objet : il réagit aux innombrables couches des pages, à la couleur de la reliure, à la taille du livre, aux traces laissées par son usage. Il les palpe et les malmène, les tourne et les retourne, les coupe et les froisse, les agglutine et les colle, les presse et les enserre entre des pièces de bois ou de zinc, les scie et rassemble leurs morceaux. Ne lisez pas ! Ne vous racontez pas d’histoires ! Elles sont destinées à vous endormir. En somme, il faut tourner la page : puissent ces objets réduits à leur seule matérialité nous arracher de la torpeur du sens que nous quêtons dans les lettres qui sont mises bout à bout dans les livres.
Laurent d’Ursel
Les livres sont comme les hommes : ils ne possèdent jamais qu’un contour. Laurent d’Ursel a tranché définitivement la question de la littérature. C’est en tout cas ce que ses Titreries – des poèmes nés de l’assemblage de titres de romans découpés, dont il ne garde que la tranche – nous donnent à voir et à palper. Passé maître dans l’art de rendre les livres définitivement illisibles – à commencer par les siens – il les boulonne ensuite solidement les uns aux autres, non sans déboulonner au passage leurs auteurs, dont le nom est emporté d’un trait de gouache. Avec le temps, va, tout s’en va : CQFD, ou ce qu’il fallait destituer. C’est bien une leçon de poésie, sinon d’humilité, que nous donne cette enfilade sauvage de romans déréalisés – on sait d’ailleurs que l’une ne va pas sans l’autre.
Sandra Folz
Plasticienne et vidéaste, préoccupée de savoir ce qui s’écrit (ou pas), Sandra Folz réalise de courtes vidéos et des installations qui se situent la plupart du temps dans l’espace public et nous amènent sensiblement à nous reposer la trébuchante question du langage. Alphabet est une œuvre réalisée à partir du dessin de l’agglomération des vingt-six lettres de l’alphabet : cet ensemble scriptural qui se donne à lire habituellement dans la continuité, l’espacement et la clarté graphique d’une ligne sur la page se présente ici, au contraire, dans une densité compacte d’une inquiétante étrangeté. D’un noir laqué et brillant, polie comme un miroir où se réfléchit l’espace de la pièce, cette sculpture suspendue à un moteur tourne ainsi très lentement sur elle-même – comme le font les humains, à l’occasion. Car nous ne serons jamais que des petites monades imbibées de langage, où s’agglutinent ces questions que nous formons vainement avec des lettres.
André Goldberg
André Goldberg a rassemblé, en une sorte de médiathèque conceptuelle composée de multiples DVD, un ensemble de réflexions qu’il a méthodiquement glanées auprès de spécialistes à propos de problèmes de société : évoqués par des mots qui commencent chacun par une des vingt-six lettres de l'alphabet – Alphabétisation, Bonheur, Culture, Engagement, Frontière, Jalousie, Politique, Résistance, Virus… Zéro – cet ABCDaire des idées est donc alimenté par des rencontres ponctuelles, des discussions et des débats sur ce qui met en scène et alimente les fantasmes et les préjugés de notre société urbaine et consommatrice dans un monde globalisé. Il ne s'agit pas ici de cerner la pensée d'un homme en particulier – comme c’est le cas dans l’Abécédaire de Gilles Deleuze, par exemple – mais d'approcher des pensées multiples, dans leur forme et dans leur fond, de personnes issues du monde de l'art ou de la culture, d’intellectuels ou d’universitaires, et ce à partir de mots choisis avec soin, qui touchent, intriguent, amusent ou poussent à réfléchir. Elaborant patiemment un état des lieux des concepts qui balisent la pensée humaine, ce projet toujours en cours englobe des propositions artistiques diverses et variées : portraits photographiques en studio et discussions vidéographiques composent ainsi une vidéothèque en libre service.
Rohand Graeffly
Dans ses installations, Rohan Graeffly travaille non seulement sur l’image fixe ou en mouvement et sur l’objet, mais aussi sur le son et le texte. Quelle que soit la forme qui supporte l’œuvre, à l’horizon de son travail on retrouve une même ligne : celle qui court entre les notions d’identité et de souvenir, avec lesquelles il aime jouer en estompant la frontière entre la fiction et la réalité des événements mis en scène. « Tu es » : basée sur un texte de sa série photographique intitulée La fuite, l’installation Sans titre se compose d’un cadre en bois, d’un miroir sans tain noir et d’un panneau LED défilant. L’installation fait donc office de miroir : elle renvoie le spectateur à son image et à la question de sa propre identité visuelle, qu’interroge l’étrange dédoublement ainsi opéré par l’œuvre.
Myriam Hornard
A travers ses réalisations sensuelles et charmeuses, séductrices et mutines, Myriam Hornard opère un juste retour à l’origine étymologique du texte : à détricoter le mot, on apprend qu’il provient du latin texere, qui veut dire « tisser ». Par un patient travail de la trame et du tissu, l’artiste confronte ainsi l’écriture à son élaboration sensible : des nappes aux broderies en passant par une multitude d’objets de sa confection, Myriam Hornard développe une pratique artisanale et intimiste, empreinte de féminité, où se tisse et s’entremêle la trame d’une existence décousue dont l’artiste se joue à défaire les nœuds pour mieux la raconter. L’objet fait corps avec l’image et le mot incorpore l’objet. Plaire : l’aspiration universelle est passée par le chas de l’aiguille et s’écrit ici en points de croix, à même la peau du papier peint. Le temps file et la vie n’est qu’un songe cousu de fil blanc, où se brodent les mensonges qui font passer le temps.
Pierre Jeghers
Les boîtes en forme de lettres que fabrique Pierre Jeghers dévoilent sous nos yeux l’essence même du langage : in fine, les mots sont des coquilles vides, des caissons de résonnance où s’engouffre le vent de notre existence. L’artiste y met cependant toute la rigueur formelle qu’exigent la grammaire et son bon usage : dans cette œuvre sobre se décline tout un jeu de lignes droites, d'obliques et d'angles, d'aplats et de profondeurs qui conduisent à l'abstraction du volume et à la figuration du sens. Les mots isolés dans leur gangue de bois créent une image dans laquelle chacun peut pénétrer à sa guise, pour terminer l'histoire – ou la commencer.
Jack Keguenne
Les Calligraphismes de Jack Kéguenne sont bien plus que les griffonnages de bas de page dont ils sont nés. Comme l’écrit François Liénard, d’une distraction, d’une étourderie de la main en marge de poèmes, une écriture naît lorsque l'esprit part en villégiature et en rapporte une langue inconnue. Dans cette danse minuscule de la main, on retrouve un écho de civilisations anciennes ou lointaines, quelques réminiscences de grands manipulateurs des signes.
Yvan Le Bozec
Un typographe funambule : Yvan Le Bozec est un équilibriste du sens et de la forme qui nous propose un voyage au pays des mots et des signes. Peinture, écriture ou dessin : dans chacun de ces registres, son travail ludique est d’une grande exigence formelle et il sait s’Y tenir – à la lettre Y en particulier, celle de son prénom, dont les bras sont grand ouverts mais l’assise étroite. Visiblement, à lui tout seul, le langage ne saurait nous faire tenir debout dans l’existence – mais on peut en rire avec le plus grand sérieux. C’est peut-être d’ailleurs la condition pour Y voir quelque chose.
Pierre Lecrenier et Jean-Pierre Verheggen
Que ce soit dans la réécriture textuelle et jubilatoire qu’il opère dans tous les champs contaminés du langage – de la bande dessinée à la langue politique la plus stéréotypée – ou dans cet exercice de perversion du français classique par son wallon maternel, sauvage et sexuel, Jean-Pierre Verheggen poursuit avec vivacité, esprit et truculence son œuvre de trublion des codes mortifères de la langue. Dans cet incessant remaniement du français écrit auquel il s’adonne, ses calembours, sa dérision, sa truculence et sa trivialité emportent une critique radicale de l’idéologie que véhicule la poésie comme genre et brossent un pastiche burlesque de ses conventions. Pierre Lecrenier est graphiste et il met ici tout son art, tout son sens de la forme et de l’espace en mouvement dans cette vidéo magistralement composée à partir des textes de Jean-Pierre Verheggen – de la rencontre entre ces deux talents est né ce Tintin qui donne un grand coup de balai salvateur dans la fourmilière d’un certain patrimoine culturel belge.
Jacques Lennep
En proposant, un jour de fête nationale, un nouveau projet de drapeau belge dont les couleurs et leur proportion varient au gré de la situation politique et de la conjoncture économique du pays, le Devoir quotidien du 21 juillet 2000 vient arraisonner le monde politique dans ses eaux territoriales. Dès 1996 et pendant six années consécutives, cet alchimiste malicieux du mot et de l’image qu’est Jacques Lennep a exécuté chaque jour un de ces Devoirs quotidiens : puisant son inspiration dans l’actualité sociale, politique, économique, culturelle ou artistique, ou plus directement dans son vécu personnel et ses rêveries diurnes, cette longue et patiente série de croquis qui mêlent textes et dessins interroge le regardeur, cherchant à susciter en lui une lecture et une participation liée à ses propres expériences personnelles : le regard que nous posons sur ces Devoirs quotidiens vient ainsi poursuivre et prolonger les pistes de réflexion écrites, esquissées, tracées ou portraiturées sur le vif par cet homme de devoir(s) facétieux.
Miller Levy
Au chapitre des titres qui font les pitres, les Oulipismes de Miller Levy se réfèrent à l’OULIPO – l’ouvroir de littérature potentielle. Ils se composent de deux ouvrages de la célèbre collection « Que sais-je ? », massicotés et permutés – et hop ! Reposant côte à côte après des débats sulfureux, La machine féminine et La sexualité à traduire nous apprennent en un coup d’œil tout ce que nous avons toujours voulu savoir, sans jamais oser le demander, sur la vie textuelle des lettres – ces courtisanes aux jambes élancées qui savent si bien exciter la convoitise de l’esprit. « Un homme instruit est une citerne, mais il n’est pas à la source », dit le proverbe. Qui plus est, la citerne fuit : elle n’est guère étanche, à en croire ces permutations hilares des domaines prétendument ordonnés par l’esprit. Rien n’apaisera donc jamais notre soif de savoir, et surtout pas ces ouvrages qui nous abreuvent de leurs savanteries. Les Oulipismes en sont la preuve par l’objet – l’obscur objet du délire de connaissance qu’ils mettent ainsi finement au jour.
Ghéras im Luca
« Lis tes ratures », écrivait André Breton. Les poèmes parlés de Ghérasim Luca réussissent ce coup de force de faire entendre ce qu’est l’écriture au plus profond de son silence monogame. Ghérasim Luca fut un alchimiste du son hanté par la recherche de la transmutation du réel. Préférant le mot « ontophonie » à celui de poésie, il entendait briser la forme où le mot s’était englué, exalter sa sonorité, faire surgir des secrets endormis, introduire l’écouteur dans un monde de vibrations qui suppose, ajoutait-il encore, une participation physique simultanée à l’adhésion mentale. « La poésie est un silensophone ; le poème un lieu d’opération : le mot y est soumis à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens dont elle est chargée ». Dans cette étendue parcourue à voix haute – sonnante et trébuchante – « le vacarme et le silence s’entrechoquent – centre choc. […] Le poème prend la forme de l’onde qui l’a mis en marche. Mieux : le poème s’éclipse devant ses conséquences. […] En d’autres termes : je m’oralise », concluait cet ontophoniste de génie qui, dans sa solitude et sa recherche d’une pierre philosophale, troublé par la montée des courants raciste et antisémite, s’est suicidé en janvier 1994.
Paul Mahoux
Paul Mahoux s’empare de la une de Libération et du journal Le Soir et son intervention picturale donne à ces objets éphémères, tirés à des milliers d’exemplaires, un étrange statut d’œuvre unique. La transformation est plus profonde qu’il n’y paraît. Titres, images, textes et typographie : les éléments qui concourent à la fabrication quotidienne de l’information dite objective passent ainsi à la moulinette de sa subjectivité. La forme et le fond se diluent dans les couleurs pour se disjoindre à nouveau sous le regard forcément neuf que l’on pose sur l’événement – minorisé, effacé, juxtaposé, remplacé par un autre ou rehaussé : dans un sens ou dans un autre, l’information à la une est sauvée de l’antichambre de papier où se dépose quotidiennement notre actualité fugitive, et ce par les seules vertus de la couleur – celle-là même dont, par contraste, cette actualité manque si souvent.
Tine Melzer
Littéral et Métaphore entretiennent depuis des siècles une relation singulière que l’on pourrait peut-être bien qualifier aujourd’hui de « LAT » : living apart together. Ici, ils jouent visiblement à bureau fermé. Impossible d’entrer : tout au plus cherchera-t-on à imaginer ce qui peut bien courir comme discours sur le fil tendu entre ces deux pôles de la planète Langage. Mais nous ne saurons rien de ce qui les sépare en les réunissant dans ce volume de la Bibliothèque impossible composé par Tine Melzer – on ne peut effeuiller, ni même feuilleter le réel. Le mystère est vert foncé, d’un seul bloc, et il reste entier – inscrit en lettres d’or sur un volume fermé, sans doute tapissé d’encre noire et cousu de fil blanc.
Annette Messager
En 1975, Annette Messager aborde le cycle « Annette Messager truqueuse » : le corps de l’artiste devient le support d’un travail de trucage – entre maquillage et retouche photographique. Mais qui donc est le monsieur sérieux ? Est-ce celui qui ose ainsi se présenter ou qui est avidement recherché dans les petites annonces des journaux de province – jeune femme désire correspondre avec monsieur sérieux ? De toute évidence, Annette Messager sait que le monsieur sérieux ne le reste jamais longtemps avec les dames – surtout quand elles sont prises en série. Elle sait aussi qu’ils n’ont d’yeux que pourça. Ah la barbe ! le monsieur sérieux, et ses appétits gloutons.
Valérie Mréjen
Qu’elle s’embarque en littérature, dans la vidéo ou dans le cinéma, Valérie Mréjen navigue depuis longtemps dans les eaux troubles du langage, dont elle a appris à connaître les ressacs : à vrai dire, seul ceux-ci l’intéressent. Habile à la barre dans les contre-courants, intrépide, sensible et rigoureuse dans son abord de la mécanique grippée des relations humaines, elle explore pour nous les criques de la discorde amoureuse, plonge dans les eaux dormantes du malaise familial, arpente les hauts-fonds de l’ennui sur les rives de la relation homme-femme, cartographie sans complaisance les bancs de sable où l’on s’échoue, à force de fantasmes et de malentendus. Je ne supporte pas est une installation initialement conçue pour son exposition monographique au musée du Jeu de Paume, intitulée « Place de la Concorde » – ce titre faisait référence à la fois à la localisation géographique du musée parisien et à cette ribambelle de discordes que charrie notre existence embarrassée par le langage. Sous forme de listes, l’installation réunit les réponses singulières, enracinées dans le quotidien, récoltées par l’artiste à la question « Qu’est-ce que vous ne supportez pas ? », posée à quelques-uns.
Pol Pierart
Je suis photorthographe : le titre que Pol Pierart donnait à sa récolte d’images 2006 – vinifiée par les éditions Yellow Now – dit précisément ce dont il retourne pour cet artiste dont les compositions sobres et les mises en scène subtiles de son environnement quotidien traquent le sens caché des choses, enfoui sous les mots. Car les choses de la vie – ce sont les seules qui importent – ne cessent de glisser sous les mots dont on les affuble, comme nous le savon tous bien. Et dans ces voyages incessants qu’il entreprend autour de sa chambre ou de son jardin, Pol Pierart nous emmène loin, très loin au fond des choses. Dire Pire : c’est souvent à une lettre près que ça (se) passe, la question du sens et, dans sa peinture où la même obsession est à l’œuvre, c’est cette fois le seul mot peint, décharné des images qui le hantent, qui nous livre entre couleur et douleur les germes d’une vérité plutôt bonne à peindre qu’à dire.
Eric Pougeau
Pour Eric Pougeau, la morale est le début du mal et l’origine de la violence – celle qui, subie par tout un chacun, s’arcboute un jour contre le mur de l’enfance et se trouve soudainement redéployée dans la pure violence des mots. Insolentes et radicales, politiques et amorales, ses œuvres concentrent une rage puissante et pourtant contenue dans la forme que leur donne l’artiste : ici, point d’images sanglantes, outrancières, vulgaires ou choquantes ; la pureté de la forme n’a d’égale que le mal où ces œuvres puisent leur noire énergie. L’enfance, Eric Pougeau la rebrousse pour mieux la trousser. Mais oui : la Généalogie de Peter Pan, c’est l’enfance de l’art, entrevue de l’autre côté du miroir où se réfléchissent nos masques d’adultes grimaçants sous l’angoisse des travaux et des jours.
Jacob Rajchman
A vélo, à pied, en tram ou en bus, muni de son appareil photo, Jacob Rajchman parcourt Bruxelles en tous sens comme un explorateur et capture, partout où elles fleurissent comme des herbes folles, ces Paroles de murs qui crient leur désarroi, sonnent l’alarme, chantent leur nostalgie, éructent leur rage, prennent congé du monde ou lancent une ultime prière dans l’anonymat bétonné de la ville, à l’adresse de qui les entendra. Ramassées en quelques mots bien aiguisés, ces paroles à couteaux tirés sont des lames affûtées à cette pierre qui fait les cœurs des hommes si durs dans la solitude des grandes villes ; elles signent le retour du refoulé d’une modernité qui s’engouffre comme un train fou dans une mondialisation déshumanisée, où tout le monde crie et plus personne n’écoute.
Eugène Savitzkaya
Eugène Savitzkaya fait du dessin une Ecriture de la joie ; il habite une grande feuille blanche d’un seul trait noir qui serpente, louvoie, se tord, se mélange avec lui-même, s’emmêle, se démêle et puis repart, se relance à la poursuite des chiens de ses pensées – on dirait la vie : c’est écrit, mais dans le fond ça reste illisible. Et basta, la question du sens : on la laissera pour la vie quotidienne. Plus loin, il trace sur de longs rouleaux de feuille destinés aux sismographes, d’étranges lignes du temps qui ne cessent de se briser, de revenir en arrière, de s’emmêler les pinceaux dans leur propre parcours. Ereintant labyrinthe où notre regard est pris au piège du jeu auquel il se prend : le serpent se mord toujours la queue, un jour ou l’autre – l’artiste nous aura prévenus.
André Stas
André Stas n’a pas obtenu par hasard, en 2009, le Grand prix de l’humour noir pour son livre Entre les poires et les faux mages : dans ses collages qui donnent de la matière à tous les maux de la terre, notre Rabelais moderne sait comme pas un dégeler l’atmosphère prise dans les glaces du discours courant. Ce faisant, il réchauffe la planète des mots, ceux-là même qui polluent quotidiennement les imprimés de toute sorte. En les détourant, il les détourne de leur objet pour le plus grand plaisir de ces anciennes gravures qui s’y collent volontiers. Tout fait farine au moulin pour le meunier qui veille au grain – ce grain de sel, de sable ou de folie qui vient fort heureusement gripper, de temps à autre, les rouages mécaniques de notre perception tristounette de ladite réalité.
Wolfgang Schulte et Liana Zanfrisco
Wolfgang Schulte est membre de l’A.A.A.A.A.A, à savoir : l’Association des Adversaires Assidus des Abréviations Absurdes et Abusives. C’est dire qu’il sait fort bien ce que Parler veut rire, à l’instar des surréalistes, pataphysiciens, oulipiens et petits malins de tout poil qui font encore souffler le fol esprit des lettres dans ce Pays d’irréguliers qu’est la Belgique. Récupérant les vieilles pipes usées et cassées d’André Blavier alias Pipasso (le célèbre bibliothécaire de Verviers), il les a recyclées, avec l’aide de l’espiègle Liana Zanfrisco, dans un ready-made que n’aurait certainement pas renié Marcel Duchamp. Il n’y a plus de fumée sans pipe et l’affaire, pour le coup, est close : la vieille querelle du rapport entre les mots et les choses, si chère à Magritte et à ses contemporains, est vidée de sa substance hallucinogène. Le mot ne renaîtra plus des cendres de l’objet – les meilleures blagues (à tabac) sont décidément les plus courbes.
Laurent Sfar
Ex-libris propose une lecture spatialisée du livre La Disparition deGeorges Perec, dans lequel le romancier s’était donné pour règle d’écrire sans utiliser une seule fois la voyelle « e ». Sur les vingt-six chapitres du livre, correspondant aux vingt-six lettres de l’alphabet, quatre décrivent la maladie puis la disparition du personnage principal, au début du livre. Le cinquième chapitre – en écho à la place de la lettre « e » dans l’ordre alphabétique – n’existe pas : il est matérialisé par une page blanche. Laurent Sfar a inscrit le texte intégral des quatre premiers chapitres sur une affiche reproduite à 1500 exemplaires, empilés sur un socle d’exposition. Ces impressions sont ajourées une à une d’un cercle dont le diamètre varie de manière décroissante, faisant apparaître un cône en creux au cœur de ce bloc de papier ; à proximité de la pile, cinq exemplaires de La Disparition sont présentés dans un écrin de plexiglas, dont les quatre premiers chapitres sont remplacés par un cahier blanc. En bon génie facétieux de cette écriture elliptique du maître de la littérature oulipienne, Laurent Sfar fait ainsi glisser le texte du livre à l’objet – et le voici aspiré dans le vortex du papier, dont le cône inscrit dans le réel le trou dans la langue autour duquel gravite le magistral lipogramme de l’écrivain.
Dorothée Van Biesen
Dorothée Van Biesen « aka Doro Brode & Roll » brode et interroge avec beaucoup d’esprit la tradition ancestrale de la broderie, autant que les clichés qu’elle véhicule – un art qu’elle maîtrise et dont elle s’amuse à détourner les codes et actualiser les techniques, avec la complicité des nouvelles technologies numériques. Les nouvelles formes du langage dans lesquelles nous sommes invités – sinon contraints - à exprimer nos émotions, nos actions, nos pensées ou nos états d’âmes sur les nouveaux réseaux sociaux d’internet, tout comme les nouvelles possibilités formelles d’écriture qui fleurissent sur ces petites machines à écrire que sont aujourd’hui les téléphones portables retiennent en particulier l’attention de l’artiste. Le titre de l’œuvre Emotion + icônes a ceci d’intéressant qu’il redéploie dans la langue les deux mots qui sont contractés dans le mot-valise anglais emoticon – ces petites figures qui prolifèrent depuis quelques années sur nos petits et grands écrans composent de courtes et fugitives figurations d’une émotion ou d’une ambiance ; leur fonction est de restituer brièvement une information comparable à une expression faciale, un ton de voix ou une gestuelle. En outre, la singularité de ce travail est dans le retour qu’il emporte au réel : il s’agit précisément de broder le tissu – et donc aussi d’inscrire dans la durée – l’instantané, le fugitif, le futile qui compose ou parsème ce « quelque chose de nous-mêmes » que nous brodons désormais sur le net comme sur l’écran scintillant de nos téléphones portables.
Johan Van Geluwe
ARTchitecte de son état, conservateur et archiviste du M.O.M. (Museum of Museum’s), fondateur de l’A.R.T. (Art Recycling Terminal) et du M.A.O. (Multinational Art Office), Johan Van Geluwe vit et officie à Waregem, pas très loin d’un zoning industriel qui répond au nom doux dingue de Belgiek. Artiste conceptuel, ce maître de l’installation in situ n’a de cesse de dépoussiérer – avec ses quatre-vingts balais – le monde bien tranquille des musées, non sans les tirer de cette somnolence où ils nous entraînent immanquablement dans leur chut ! Le truculent historien d’art bruxellois Roels Jacobs a pu souligner un jour que lesdits « Primitifs flamands » présentaient deux caractéristiques principales : « ils n’étaient ni flamands, ni primitifs ». Paraphrasant la célèbre phrase prononcée solennellement par le député Jules Destrée en 1912 : « Sire, il n’y a pas de Belges », Sire, il n’y a plus de Primitifs flamands détricote en un tour de phrase, dans un rire jaune, la fausse vraie question de l’identité nationale – belge ou flamande.
D’un habitat à l’autre
Architectures paysagères en province de Luxembourg
Texte de présentation du cycle de trois expositions présentées à la Maison du Luxembourg, Bruxelles, septembre à décembre 2009.
© Eric Legrain et © Rudy Luijters
Avant de désigner le mode d’organisation et de peuplement par l’homme du milieu où il vit, et donc l’ensemble des conditions du logement des habitants en région rurale ou urbaine, l’habitat voulait d’abord dire le milieu géographique favorable à la vie d’une espèce végétale ou animale. En l’occurrence, ce cycle d’expositions sur la relation à l’habitat n’excepte aucun « règne » : de visu, il explore tour à tour l’animal, le végétal et l’humain, qui se partagent en bon voisinage la Province de Luxembourg, et propose un parcours étonnant et diversifié à travers le regard plastique porté par six artistes contemporains sur leur région.
Rudy Luijters et Eric Legrain : du 21 septembre au 16 octobre 2009
Avec les maquettes de cabanes rurales de Rudy Luijters, artiste néerlandais travaillant dans la région de Gouvy, on entre dans la question de l’habitat en province de Luxembourg par la petite porte – à moins que ce ne soit la grande. Car cet artiste au souci du détail prononcé et à la démarche conceptuelle bien assise nous invite, à travers cette typologie singulière des constructions primitives qui sont la substance de nos paysages ruraux, à reconsidérer cette humble architecture faite de bric et de broc – un rucher, une porcherie, une écurie, un mirador, l’un ou l’autre hangar et puis, surtout, ces innombrables baraques à vachesqui servent d’abri, de tout temps et en tous lieux, aux indolentes dames patronnesses de nos verts pâturages. Reconstruites à l’échelle 1/10ème, les maquettes de Rudy Luijters modifient sensiblement le regard indifférent qu’on porte d’ordinaire sur ces bâtisses fonctionnelles, édifiées sans aucun souci esthétique. L’art est souvent là où on ne le voit pas : en l’espèce, il réside dans l’hommage ainsi rendu à l’Ordre mystérieux des architectes anonymes. Extraites de ces paysages ruraux où elles se fondent, ces constructions aléatoires, indistinctes, sans histoire et sans nom accèdent soudain à une existence subjective ; reconstituées avec soin et précision, elles sortent de l’insignifiance où les cantonne le regard architectural autorisé ; miniaturisées, elles prennent corps et forme dans l’espace retranché de la maquette. Le pari est réussi : en s’exposant de la sorte au regard, ces habitats donnent à voir leur singularité organique, leur incongruité formelle et cette étrange beauté sortie de nulle part. Le Monument à l’architecte inconnu n’existait pas encore : Rudy Luijters l’érige sous nos yeux.
Eric Legrain vit à Beho, sur les Hauts plateaux ardennais. C’est au sujet d’un autre type de « petite maison mal bâtie » qu’il nous invite à réviser notre grammaire architecturale et à affiner ce regard distrait que l’on pose communément sur l’habitat. D’une baraque à l’autre, on passe du règne animal au végétal : il est ici question du temple de la pomme de terre en nos belges campagnes, à savoir la baraque à frites ou le fritkot, selon la langue où affleurent les saveurs du bâtonnet doré et croustillant qui réchauffe l'âme par les papilles. Une bonne frite, « c'est le caviar du pauvre, un parfum d'évasion pour les notables », écrit l’artiste qui nous livre son amour de cet archétype alimentaire en prise avec l’histoire universelle, sinon celle de notre petit pays – car, qu’elle soit blonde ou brune, elle est toujours fière et belle : en Belgique, décidément, l’union fait la frite. Sur des tôles récupérées – à l’instar de ces matériaux disparates dont les baraques à frites sont très souvent le précaire assemblage – Eric Legrain a donc croqué – aurait-il pu faire autrement ? – quelques spécimens imaginaires de ces cahutes odorantes et bringuebalantes, qui perdurent contre vents et marées dans le paysage et servent d’abri, in fine, aux petits creux des habitants, voyageurs ou migrateurs estivaux en nos contrées verdoyantes. Ses dessins et peintures mettent au jour la fragile ossature de ces territoires existentiels que sont d’abord, pour l’artiste, les baraques à frites : phénomènes architecturaux étranges, esseulés dans la chaîne de l’habitat rural et ainsi « proches du module lunaire », qui manifestent sans honte leur exception saugrenue au bord des routes.
Olivier Deprez et Adolpho Avril : du 19 octobre au 14 novembre 2009
Des baraques aux baraquements, il n’y a qu’un pas et, en l’occurrence, c’est un pas de côté : celui que nous invitent à poser, dans le noir, Olivier Deprez et Adolpho Avril, qui ont exploré à quatre mains le site de l’ancienne caserne de Rencheux. On entre ici historiquement dans un des hauts-lieux de la présence militaire en Province de Luxembourg : avant d’accueillir un lieu de création artistique, ces baraquements militaires sobres et rectangulaires, de facture universelle, furent ceux de nos fameux Chasseurs ardennais, dont les bérets verts sont restés emblématiques d’une époque aujourd’hui révolue – celle du service militaire.
Olivier Deprez a fait de la gravure sur bois à la fois le thème et l’outil privilégié de son travail sur la forme, qu’il conçoit comme un équilibre de pleins et de vides qui se répondent et s’interpénètrent. Ce travail dont les supports croisés sont le livre et la bande dessinée se réfère électivement à Kafka. La lecture et, ensuite, la gravure du roman Le Château ont constitué le tremplin fondateur et initiatique des thèmes qui marquent l’œuvre gravé de l’artiste : ils lui ont ouvert la voie des rapports à creuser entre le texte et l’image, donnant lieu à des compagnonnages inédits. De part et d’autre, il s’agit bien de creuser : la phrase de l’écrivain creuse le texte comme la gouge du graveur creuse le bois pour faire apparaître la forme et, sur la page blanche comme au fond d’un pot, c’est dans la densité d’une encre noire que réside la source essentielle de l’inspiration. « Artiste outsider du combat sanguinolent », Adolpho Avril réside au centre hospitalier psychiatrique de Lierneux et fréquente depuis 2003 l'atelier artistique du centre d’expression et de créativité La Hesse. Récemment exposé au Madmusée de Liège, dans le cadre de la 7ème biennale internationale de gravure contemporaine, son œuvre gravé « donne à voir des êtres ordinaires, dans une puissance expressive porteuse d'histoires, inventées ou vécues – une exploration aussi graphique qu'esthétique, aux confins du Moi gravé ». Association artistique et culturelle intégrée au sein d’une structure d’aide aux personnes porteuses d’un handicap mental, la Hesse a donc installé ses ateliers sur le site de l’ancienne caserne de Rencheux : ils ont pour vocation de valoriser et de faire reconnaître l’art de ceux et celles qui les fréquentent assidûment. Portée par une volonté farouche de déconstruire les codes qui relèguent, à coups d’euphémismes, à la marge de la production artistique et culturelle, cet art dit différencié, La Hesse accueille des artistes professionnels en résidence qui désirent créer avec les personnes porteuses d’un handicap mental.
C’est dans le cadre de ces résidences d’artiste que ce travail de gravure sur bois a pris forme, dans une connivence atypique entre un artiste professionnel et un artiste porteur d’un handicap mental – un dispositif de création en duo où l’art sublime les différences : au cœur de ce processus inédit dont l’horizon noir et blanc est la presse, le handicap de l’un et le non-handicap de l’autre ne sont que deux contraintes qui s’équivalent. La base thématique sur laquelle les deux artistes ont créé leur récit se réfère au film Vampyr du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer. Deux personnages errent entre deux mondes, en quête de leur propre existence, incertains de leur identité, dans l’ancienne caserne de Rencheux, qui s’est imposée d’entrée de jeu comme le lieu par excellence de cette étrange quête de soi. La plaque de bois s’est faite écran et réceptacle de cette errance partagée ; Olivier Deprez et Adolpho Avril ont ainsi projeté leurs fantaisies, leurs fantasmes et leurs angoisses sur le bois qui, comme la pellicule, a enregistré les faits et gestes de leur double sur le papier : Infirmier O. et Docteur A. cherchent le sens de leur présence sur la page, affrontent la noirceur de l’encre et l’opacité du sens à l’aide de la presse – la machine à imprimer des gravures, personnage à part entière du récit. Ainsi, progressivement, une forme se met en place, que capte les gravures, lesquelles se répondent comme dans une étrange chambre d’échos.
Marie Hainaut et l’Atelier de sculptures de l’Académie des Beaux-Arts d’Arlon :
du 16 novembre au 11 décembre 2009
L’habitat, l’habitant et leurs relations insolites sont au cœur de la recherche photographique menée par Marie Hainaut, qui expose ici le travail de fin d’études qu’elle réalisa à l’ERG, à Bruxelles, en 2000, sur les maisons modernes dans la région d’Arlon, augmenté d’une série de photographies prises sur les mêmes lieux quelque dix ans plus tard. Ces constructions nouvelles témoignent d’une évolution marquante de l’habitat en région rurale : aujourd’hui, dans les villages, les maisons ne s’enroulent plus autour de leur église, pelotonnées les unes contre les autres. Le centre se dissout dans l’espace : les rues tendent leurs longs bras désarticulés vers l’horizon, l’agglomération se dé(p)lie, la périphérie s’étend tous azimuts – on ne sait plus où commencent, où se terminent les entités villageoises. Dans le désordre tranquille de ces rêves d’habitat moderne à l’esthétique indéfinissable, des quartiers neufs sortent de terre : l’homme fait pousser des maisons spacieuses et lumineuses – toutes carrées, comme dans les dessins d’enfants, ou pleines de courbes – qui ont souvent l’air trop grandes pour lui. Comment organise-t-il et s’approprie-t-il ces nouveaux lieux de vie ? Quelle sorte d’harmonie parvient-il à y construire ? Quel nouvel équilibre institue-t-il entre le dedans et le dehors ? Marie Hainaut s’est saisie de ces questions ; le diaphragme de son appareil les a ouvertes, tout en douceur, dans la luminosité ambiante de ces habitations neuves. Ses clichés exposent la dimension humaine complexe de l’habitat ; ils nous font toucher, du bout des yeux, l’étrangeté et la spécificité de ce phénomène pourtant si commun qui consiste à habiter : il ressortit à un acte symbolique autant que matériel. Car l’habitat ne saurait être réduit à la seule nécessité de s’abriter dans un dedans protégé du dehors : au-delà du besoin d’avoir un toit, il met en jeu ce désir tenace d’habiter l’existence. Pour preuves les constructions étranges dont ce désir se soutient, les formes singulières auxquelles il donne naissance dans l’espace et, enfin, les projections, les espérances dont il se nourrit – comme le souligne d’ailleurs le titre donné par l’artiste à ce travail : Tout est toujours plus beau demain.
Enfin, la fantaisie n’est pas en reste avec le second travail artistique de cette troisième exposition qui, à son tour, explore l’habitat de l’intérieur – ce « chez-soi » que l’on habite en actes, en pensées et en rêveries : trois états (des lieux) aux frontières éminemment poreuses chez l’être humain. C’est dans le cadre d’un atelier de sculpture – entendue comme un art de l’espace où la vidéo est considérée comme un matériau au même titre que le bois, la terre, l’écriture, le son, la pierre – que les élèves de l’Académie des Beaux-Arts d’Arlon ont été invités par Christine Wilmes, en 2008, à prendre dans leur maison vingt secondes d’images, de sons, de photos, de dessins ou de toute autre chose laissée à leur imagination, sur le thème Home sweet home. La consigne était brève, mais de taille : que ces vingt secondes résument la maison. Les élèves ont saisi la balle au bond et, au final, la maisonnée résonne de la singularité de chacun d’entre eux. A chaque seconde, cela saute aux yeux : aucune maison n’est jamais semblable à une autre dès lors que chacune d’entre elles est avant tout habitée par un regard – voilà ce que la proposition formelle qui s’écoule, allegro e vivace, dans une jolie suite de registres visuels et sonores, met en évidence dans cet exercice ludique, rigoureux, vif et léger.
L’union fait la forme
© Benoît Félix, Drapeau belge 7/11/2007
Texte de présentation de l’exposition « L’union fait la forme », coécrit avec François Liénard, BOZAR EXPO, 21 juillet au 30 août 2009, repris dans le livret du catalogue édité par klet & ko sous la forme d’un coffret de 40 cartes postales reproduisant l’ensemble des œuvres exposées.
Loin des manifestations tournant autour d’une radotante belgitude ou d’un surréalisme revendiqué, plus du tout pertinents dans le paysage poético-artistique contemporain – quoi que cela puisse encore distraire quelques Français en villégiature dans nos contrées indécises –, L’union fait la forme expose une toute autre Belgique. Trois couleurs flottantes, choisies sur la surface souple d’un drapeau : le noir, le jaune et le rouge. Trois couleurs qui vont si mal aux sportifs chargés de les défendre. Trois couleurs comme sujet prétexte pour une véritable aventure, essentiellement plastique.
Qui a peur du noir, du jaune et du rouge ? Pour parodier le titre d’une œuvre magistrale de Barnett Newman (Who’s afraid of Red, Yellow and Blue ?), c’est la question que pose visiblement une première série d’œuvres. L’échantillonnage des réponses que propose Félix Hannaert est à l’image de cette peur : il est essentiellement graduel. Bénédicte Henderick, elle, reprend tout depuis le début : elle plante son chevalet dans la maisonnée, examine la question à la loupe et nous livre sa version post-moderne d’un cours de peinture abstraite – trois petites taches et puis s’en vont. Pascal Bernier, en bon tautologue et savant faussaire des apparences, prouve qu’il sait écrire en couleurs. Babis Kandilaptis dessine à main levée un drapeau en vingt-quatre images par seconde – comme Marcel Broodthaers paraphait jadis une pratique, en ce même geste conceptuel.
En quelques lignes, Bernard Gaube trace les contours usés de ce vieux rêve de briques que tout Belge croit avoir dans le ventre – puisqu’on le lui a toujours dit. Jacques Dujardin, armé de ses crépines veinées, tranche, dans le vif du sujet, un pays comme un pâté. Daniel Locus pose un acte circoncitoyen : il ligote – pour mieux l’estropier – une saucisse, nous rappelant au passage que lorsque les corps sont pris au piège d’une identité nationale, l’Histoire en fait souvent de la chair à canon. Nicolas Kozakis retourne une contrée comme une crêpe – voire un crêpe, avec cette noirceur mortuaire et brillante, comme s’il s’agissait de représenter un spectre – et carrosse poliment ce pays cabossé. David Clément pratique la métonymie japonisante, en faisant se confondre une bière avec un territoire – déjà Magritte, en prenant la partie pour le tout, nous faisait prendre des vessies pour des lanternes, et des œufs pour des oiseaux. Kurt Ryslavy, lui, ne fait pas l’Autriche : il la met en bouteille et nous soumet sa rougissante facture d’Oostenrijkse wijn – nous en rirons jaune, après avoir été noirs.
Anthony Berthaud insiste sur une télégénie royale conquise 21 juillet après 21 juillet – fût-ce dans la somnolence du champagne tiède. Dany Danino retrace et retrouve, dans les fines nervures de son Bic, le regard lunaire de cette Reine dont un peuple fut bleu. MMC Octave soulève le problème du statut d’artiste dans une lointaine province, pourtant riche de trois frontières – on dirait le Sud. Manuel Alves Pereira fait sortir un pays de ses gonds, le tend et le gonfle – tiens, qu’en aurait fait, dans ce processus d’expansion de la surface picturale, un Michel Mouffe ? Jacques Charlier le laisse flotter aux vents – jusqu’à la rupture. Jean-Marie Stroobants, organisant ces bannières en un champ de bataille, laisse présager l’inévitable cimetière.
Dans le souple et le délié, Isabel Baraona démêle ces topographies chromatiques : au risque de s’emmêler les pinceaux, notre regard se prend au jeu de l’ivresse de leurs courbes. Benoît Félix découpe la peau flasque du drapeau, comme il dépiauterait un gibier. Marcus Bering tisse et entrelace une Belgique plus aérienne, tendant des filins entre les communautés ; Elodie Antoine, avec délicatesse, les brode de mites. Delphine Joly porte un uniforme cousu d’armes, médaillé d’un bloc désodorisant pour cuvette de wc aux couleurs fièrement nationales – aux chiottes, Le Pays réel1.
Dans les multiples variations autour de l’objet – évocations des assemblages pop d’une Louise Nevelson ou d’un Joseph Cornell – le pays est mis en boîte par Marco Dessardo avec sa valise belge – trousse de secours en cas d’accident national, elle peut être utile à passer la frontière linguistique, cette improbable charnière entre le réel et l’imaginaire. Camiel Van Breedam appelle le nom de Paul Joostens, avec ces petits bouts de bois qui bâtissent un pays comme une cabane d’enfant, fragile sur pattes mais sûre de son rêve. Les casiers transpercés de bouteilles de Jean-Pierre Bredo, dans cette violence des plastiques, semblent matérialiser une situation politique : en cas de drache nationale, un arrosoir de la même trempe répandra les eaux usées des couleurs de l’Histoire locale – dans ce pays où le ciel est toujours pleut, comme le fixa Pol Pierart, un jour, sur sa pellicule.
On trouvera encore, en ce libre Musée de la Dynastie, d’autres vitrines éclairantes de nos parts d’ombres – noircies, jaunies ou rougissantes : un tiroir empli d’oiseaux exotiques aux couleurs pourtant belges, de Juan Paparella ; les derniers collages de François Liénard – derniers car pourquoi faire toujours la même image ? La question de la pollution est aussi celle de l’artiste – ; un Devoir quotidien de Jacques Lennep qui arraisonne le politique dans ses eaux territoriales ; un dessin de Gal aux subtiles ombres noires, comme un pan de drapeau qui connaît la chanson ; un arrêt des hostilités entre Wammands et Flallons – définitivement décrétées à côté de la plaque par Marcel Mariën – émaillé par Léontine Van Droom et Franz Desrêveux ; un pavillon recouvert de coquillages par Patrick Guaffi, comme une marée trop haute tapisserait le Kursaal de Knokke ou d’Ostende ; un appel national et anarchiste à la désobéissance esthétique, placardé par Johan Van Geluwe qui démontre, à qui en douterait encore, que c’est avec les artifices de la langue que l’on fait les plus beaux feux.
Les œuvres purement plastiques – évitant toute littérature inutile – réalisées avec un sujet aussi ingrat sont, sans doute, les réseaux complexes de Félix Hannaert – on se souviendra de ceux de Mondrian dans New York City I, faits exclusivement de bandes adhésives – ; les abstractions – évidentes comme les premiers monochromes définitifs de Rodtchenko – de Bernard Gilcozar et celles construites par Herman Vanderhulst, pixel après pixel, dans un agencement dynamique, tricolore et organique - dorénavant, le compromis à la belge sera virtuel. Dans la foulée – celle de la couleur en point de mire – un point, une ligne et une forme servent à Jonas Wille à échafauder une histoire visuelle – bonjour monsieur Kandinsky, vous êtes toujours là ? Les entrelacs papillonnants de Marc Rossignol sont, comme dans les huiles de Bernard Frize, des constructions qui s’engendrent elles-mêmes, dévoilant un processus infini d’emperlement qui prend la Reine par le collier. La géographie dédoublée – mais oui, car ce pays voit double – de Dominique Rappez se souvient des décalcomanies d’Oscar Dominguez – à moins qu’il ne s’agisse des tests plus psychologiques de Rorschach ? Quant aux plaines finlandaises de Mikko Paakkola, on les croirait un instant – dans ce leurre propre aux arts plastiques – belges.
Enfin – tout ceci n’est pas totalement innocent – la Belgique ne vient pas de naître mais elle s’apprête à mourir, dit-on. Ce ciment épais, compact, préparé des mains de De Coster, d’Ensor, de Maeterlinck, de Magritte est-il donc si peu solide ? La Bicane belgicaine d’Utopie Dujardin ne sait dans quel sens aller – le Sud aurait-t-il perdu le Nord ? Les ovnis ménagers de Sofi van Saltbommel ne savent comment s’asseoir dans une maison si muséale – sans doute commenceront-ils par faire un peu de ménage en brossant finement le tableau de la situation. Le miroir de Michel Clerbois est un étendard peint sur l’éphémère – ses réflexions font tache sur notre image si polie. En fin de conte, un vieux bout de bois à peine teinté par Jean-Georges Massart – un nouveau projet de drapeau, comme lancé aux chiens de nos pensées – est abandonné en ce somptueux terrain vague.
L’union fait la forme est aussi une résistance, une enfance de l’art, le temps d’une exposition en ce domaine enchanté – ce royaume des idées qu’on appelait encore, il n’y a pas si longtemps, du beau nom de Palais des Beaux-Arts.
François Liénard et François de Coninck,
le 21 juillet 1831.
1 Le Pays réel, on s’en souviendra, est le nom de la revue créée par Léon Degrelle en 1936.
Calonne ! Jacques Calonne !
Texte de présentation de l’exposition « Jacques Calonne : Aquarelles, acryliques et encres de Chine (1961-2007) », Galerie Didier Devillez, 19 avril au 19 mai 2007.
« Calonne ! Jacques Calonne ! C’est un nom aux couleurs chaudes et pleines, à prononcer à voix haute, si possible en frappant le bois poli du piano avec le cul de la bouteille. C’est un nom à faire claquer comme une timbale dans l’air bleu et glacé, car les occasions sont rares de faire trembler les vitres embuées de notre temps.
Jacques Calonne est un homme orchestre ; c’est peu dire que son œuvre est une caisse de résonance : celle d’une époque pas si lointaine où quelques irréguliers du verbe et du signe peints décidèrent de mêler joyeusement leurs travaux et leurs vies. A Copenhague, Bruxelles, Amsterdam ou Silkeborg, ils retrouvèrent les neiges d’antan, et soudain l’enfance ne fut plus bêtement éternelle : elle fut inflammable.
A force d’épier la danse des sons dans l’air, Jacques Calonne a su dévergonder la musique – cette bourgeoise, cette mijaurée. Arrachant les notes aux partitions où elles s’ennuyaient avec distinction, ce peintre à la baguette leste a composé une œuvre musicale et picturale en trempant ses mains dans la vie jaillissante, à l’état brut – cette matière grouillante, dense, silencieuse et noire comme de l’encre. Et voici que résonne contre la paroi d’une feuille blanche l’écho de vieilles gouttes de son gelées au fond de l’être qui explosent en couleurs, en fluides, en arabesques déliées, en mouvements désordonnés et aléatoires, mais non sans harmonie – compositeur oblige.
Jacques Calonne est un homme qui, à l’image de la vie, n’a pas eu peur de faire des taches. Essuyez vos larmes avant d’entrer, venez vous rincer l’œil ou le tympan, au choix, et vous verrez : après, le signe et le son, tout comme l’espace où ils se démènent, ne sont plus ce qu’ils étaient. C’est d’ailleurs tout le mal, sinon le seul, qu’on leur souhaite ».
Voyages
Texte de présentation de l’exposition d’Aurore Genicq, Photo Gallery, Bruxelles, 2007.
La frontière entre photographie et peinture s’estompe étrangement dans les images que fabrique, avec son polaroïd, Aurore Genicq. Dans un subtil équilibrage des couleurs et des thèmes, ses photographies témoignent d’un art de la suggestion : celui qui s’adresse à l’esprit et pas seulement au regard et à l’appétit irassasiable de l’œil dans ce monde noyé d’images. La photographie contemporaine lasse et ennuie quand elle ne donne à voir et à penser que ce qu’elle montre : un monde prend la pose qui nous invite à y chercher l’un ou l’autre reflet de notre nombril. Sous les artifices croissants de la technologie de prise de vue, de retouche et d’exposition, un grand vide, que l’esthétisation comme seul parti pris des choses ne parvient plus guère à masquer. Les images d’Aurore Genicq, elles, mettent notre œil à l’épreuve car elles ne montrent pas, à proprement parler : elles n’ont pas la prétention de faire la lumière sur toute chose, comme le réclame sans cesse la rumeur contemporaine, mais se soucient plutôt des ombres que les choses projettent dans le réel, sur la paroi interne de notre crâne. Ces ombres sont précieuses car elles valent mieux que la proie. En arrêtant notre œil dans sa course chimérique, ses photographies le relance sur d’autres pistes, moins fréquentées – soudain le regard fait volte-face et plonge en dedans. Voici donc des images qui nous invitent à reconsidérer les lieux, les corps et les visages qui y apparaissent furtivement – comme ils savent le faire dans nos songes ; des images qui irriguent doucement notre regard – nous qui avons souvent l’œil sec. Par touches de lumière et taches d’ombres mêlées, ces photographies suggèrent, intriguent, questionnent et appellent des mots : elles hèlent une histoire, une petite histoire derrière l’image, où se trame un récit de vie emmêlé. C’est un voyage immobile qui convoque une pensée vagabonde, et un art à l’imagede la vie – où l’on ne saurait mieux répondre à une question que par une autre question.
Un lieu, un temps pour accueillir la folie.
Une expérience de communauté thérapeutique à Bruxelles
« Des regards qui flottent ou qui scrutent. Une parole anxieuse, trébuchante, entravée. Des voix, souvent sans aspérité, au débit monocorde. Un silence de pierre ou un flot ininterrompu de mots qui parlent tout seuls. Des corps qui se déplacent au ralenti ou brusquement, par saccades ; des corps laissés à l’abandon et qui sentent fort, mauvais le plus souvent. Des êtres qui s’absentent en partie du lieu où ils se meuvent, du rapport social dans lequel ils sont pris et dont on suppose qu’ils sont ailleurs. Dans un autre monde.
Il y a eux et nous, c’est indéniable. Eux les « fous » et nous les « pas fous » – pas fous comme eux le sont, tout au moins. Ne devient pas fou qui veut, disait Lacan. Mais qu’est-ce donc que la folie ? Souvent, une inquiétante et radicale différence qui se pressent dans un geste, s’entrevoit dans un regard, se détecte dans une parole ; bref, dans un signe de l’autre qui propulse soudain l’échange hors du code où il se tient d’ordinaire – où il se tient normalement, est-on tenté d’écrire.
Bien sûr, il y a du nous en eux et du eux en nous. C’est sans doute ce qui inquiète confusément la plupart d’entre nous. « La raison est ce qui effraye le plus chez un fou », écrivait Anatole France au début du siècle. Il n’empêche : il y a une frontière qui nous tient du bon côté. Elle n’est pas infranchissable, non, ce serait plutôt une frontière poreuse ; une barrière dont on pressent qu’elle peut être rompue, à l’occasion. D’où la sourde inquiétude que suscite la folie.
Dans le parler bruxellois, on dit du fou : il n’a pas toutes ses frites dans le même cornet. Savoureuse expression qui remet un peu de nous en eux, et réciproquement.
La parole folle fait peur aux gens. On rencontre en ville de plus en plus de gens qui parlent tout seuls dans le tram, dans la rue. De ces êtres errants dans la ville, on dit qu’ils sont perdus. Ils sont comme des trous d’acide dans la vie sociale accoutumée. A qui s’adressent-ils quand ils nous apostrophent ? Pas à chacun de nous directement, mais il n’empêche : on se sent étrangement concerné par ce reste de lien social mis hors circuit, par ces mots adressés à un autre absent, qui s’effilochent dans une parole détricotée. Quelle image nous renvoie le miroir brisé de ces regards allumés ? Le plus souvent, on détourne les yeux par crainte d’être pris à partie, d’être ennuyé ou retardé dans la course urbaine, moderne, normale. »
Editions Eres, Collection Empan, 138 p., octobre 2008, ISBN 978-2-7492-0977-7.
La Palestine dans tous ses états
Relecture et établissement du texte des fiches didactiques sur le conflit israélo-palestinien - dossier pédagogique réalisé par l’Association Belgo-Palestinienne (ABP Wallonie-Bruxelles) à l’attention des professeurs de l’enseignement secondaire en Communauté française, 2007.
« L’hypermédiatisation du conflit israélo-palestinien peut laisser croire qu’on en connaît tous les tours et détours et qu’il serait inutile d’en rajouter sur le sujet. Profusion d’articles, de dossier, de reportages, de débats passionnés, de films et de livre… et pourtant, à chaque fois, c’est la surprise : que ce soit dans les écoles, lors de conférences ou de débats, à l’Association belgo-palestienne (ABP), on est forcé de constater la persistance de certains préjugés et amalgames, ainsi que la pauvreté de la connaissance de la réalité quotidienne de la vie des populations et plus particulièrement celle de la population palestinienne, très méconnue – quand elle n’est pas tout simplement ignorée. Partant du constat que la surinformation pouvait équivaloir à de la sous information, l’ABP a cru bon d’apporter son éclairage sur la situation afin de pallier aux manquements de l’information spectacle. Loin du sensationnel qui finit par renforcer les préjugés de chacun, elle fait le choix d’entrer dans les détails sans pour autant négliger la vision d’ensemble, pour provoquer la pensée et favoriser le débat (…) »
Une lettre de kabinet
Une lettre adressée en février 2006 à Madame Christiane Vienne, Ministre de la Santé et des Affaires sociales, restée sans réponse.
« Madame La Ministre,
Le 17 décembre dernier, si leurs souvenirs sont bons – ce dont je doute en l’occurrence – les trois travailleurs de l’association « Aria » se sont fait ramasser comme des malpropres par votre attachée de cabinet. Au nom d’une certaine conception de l’évaluation du travail social, de sa lisibilité, de son efficacité et de sa rentabilité. Sale histoire ? A tout le moins, un épisode qui fait ressortir la tache aveugle que comporte ce genre d’évaluation désormais fort prisé par nos pouvoirs publics. De fait, il en va d’une certaine idée de l’hygiène qui sied à leur action dans ce qu'on appellera, pour la commodité des conversations, l’Etat social actif. Bon sens mais c’est bien sûr ! L’action réveille le blanc, comme nous le martelait jadis, à la télévision, une publicité pour de la poudre à lessiver. Il n’en va sans doute pas autrement de ce blanc qui forme la trame obscure sur laquelle nous tissons inlassablement notre discours. C’est dire qu’une part essentielle de la vie échappe d’emblée à la volonté de maîtrise à son endroit que l’acquisition du langage fait naître en nous et que son usage ne cesse de faire croître, sans jamais exaucer la faim qui nous tenaille. Mais rassurez-vous, Madame la Ministre : il ne s'agit pas ici de vous faire la leçon. Sachez seulement que je vous suppose un certain savoir sur le pôle négatif qui aimante le désir de gouvernement des choses et des êtres que j’associe à votre haute fonction, ce qui m’enjoint à lui adresser cette lettre (…) »
Est donc mis en cause le rapport d’activité 2004 des travailleurs d’Aria, qui n’a pas obtenu les grâces administratives de votre représentante. Laquelle leur annonça d’entrée de jeu qu’elle était venue à ce comité d’accompagnement, après un effort de lecture dont on sait maintenant qu’il fut laborieux, avec des pieds de plomb. Certes, en voilà une manière d’ouvrir une première rencontre avec des travailleurs qui, eux, sont là depuis bientôt quinze ans. Les mots n’étant pas sans effet inopiné sur les choses, c’est donc du plomb, et seulement du plomb qui fut échangé à cette occasion ratée, pour votre collaboratrice du moins, d’ouvrir la question sociale sans l’étouffer aussitôt dans une réponse. Délestant les semelles de votre attachée de cabinet, il est en effet venu se fourrer dans l’aile des travailleurs d’Aria.
Au demeurant, ça fait longtemps que ces travailleurs donnent du fil à retordre aux pouvoirs publics. Et pour cause : ce n’est pas le premier fil venu qu'ils déroulent chaque année dans leur rapport d’activité. Il faut dire en effet que le fil de la parole folle, comme ils le nomment avec soin dans ces écrits,est particulièrement retors, et souvent décousu. Travailler dans le champ de la difficulté de vivre, ô Mamy blue, c’est pas coton ! Mais si le contre-chant ne date pas d’hier, ici et maintenant, dans le Borinage, entre la Trouille et la Haine, on le sait un peu mieux depuis Aria, et surtout depuis cet espace-a-territorial que ses travailleurs tâchent de soutenir depuis dix ans. Et s'il est vrai que dans le social, on est surtout payé pour se taire, comme on l'entend si souvent dire, alors une petite oreille tendue vers l'Histoire peut apprendre à donner de la voix à tous ceux qui cherchent à parler autrement de leur travail, à leurs mandataires politiques en particulier.
Ensuite, il faut dire que c’est d’un gai travail dont il est particulièrement question dans cette odyssée de l’espace-a-territorial, cette étonnante invention collective de travailleurs ordinaires du social qui désiraient créer un lieu pour parler librement de leur travail. C’est fou, mais on y rit. On y rit même à gorge d’employé, comme disaient les Congolais dans le temps, celui d’une autre colonisation, certes moins raffinée que celle à laquelle l'Etat nous emploie dans cette affaire, je ne vous le fais pas dire. Enfin, s'il est entendu que plus on est de fous, plus on rit, il faut dire surtout que plus on rit, mieux on travaille. C’est la réson pour laquelle ont toujours été invités à démêler ce fil d'Aria tous ceux, qui comme les fous, justement, fabriquent de la langue : les femmes, les poètes, les enfants, les écrivains, les intellectuels, les psychanalystes et, à l’occasion, les mandataires politiques.
Ce n’est donc pas une mince affaire qui agite votre territoire, Madame la Ministre. Je ne sais pas si vous en mesurez la portée, sinon la chance. En tout état de cause, si votre attachée de cabinet n’est certes pas la seule personne à penser que ces travailleurs ont un grain, sachez qu’il y en a d’autres pour croire que c’est un grain de sel, du genre de ceux qui font la vie, plutôt qu’un grain de sable, du genre de ceux qui bloquent les rouages de l’administration. Ou les débloquent, allez savoir.
Depuis ce comité d’accompagnement, ce travail que j’estime est donc en danger. Et c’est là que cette histoire commence à me concerner de plus près. Figurez-vous en effet que mon travail, au sens joyeux du terme, ne tendrait pas vers un tel horizon sans la fréquentation régulière de cet espace-a-territorial, qui pourtant se trouve à mille lieues de mon travail, au sens commun du terme, officiellement domicilié à l’université. Les rencontres que j’y ai faites depuis 1998 m’ont enseigné bien des choses, outre le grand plaisir que j’y ai toujours pris. Celui-ci n’est d’ailleurs pas le moindre enseignement que je retire de cette joyeuse fréquentation sur la question du travail, si tant est que, selon la conception courante de ce qu’il y a à faire dans la vie, le travail relève de cette nécessité qui fait loi, c’est une évidence, non sans traîner cet ennui profond qui caractérise la plupart des activités humaines, c’en est une autre. Avant de rencontrer les camariades en question(s), moi j’ai surtout rencontré des travailleurs sociaux qui s’ennuyaient comme c'est pas permis de le faire, même pas dans l’administration. Car soyons sérieux : c'est pas vraiment fait pour être drôle, le social. C'est un peu comme la vie, disons, le salaire en plus. Et la plupart des travailleurs sociaux de se plaindre d'un Autre : les uns d'accuser la Fatigue, les autres la Direction. Et puis il y a ces travailleurs d'Aria qui nous invitent à reconsidérer les choses, à les prendre par un autre bout : le petit bout de la parole de l’exclu. Puis par un second : le petit bout de la parole du psychanalyste. Et puis par un troisième : le petit bout de la parole du poète, et hop ! vous connaissez peut-être la chanson, elle est créole : tous ces p’tits bouts mis ensemble, ça finit par faire un doudou. Et Doudou, attention, ce n’est pas n'importe qui : dans Une histoire de la lecture que nous livre Alberto Manguel, c'est le nom d’un scribe sumérien, vieux de plus de cinq milles ans, dont on a retrouvé une très jolie statue le représentant assis à sa tâche, concentré sur ses tablettes. C'est donc qu'il est bien question d'écriture, à la faim, quand des travailleurs sociaux désirant rendre compte de leur pratique apprennent à parler pour bien dire. Et qu’à l’occasion, ça leur chante de prendre les choses par un autre bout que celui du nez de votre attachée de cabinet. Je ne sais pas ce que vous en pensez mais personnellement, moi je trouve ça très gai, cette vision des choses. Très porteur, comme disait hier soir à la télévision un expert financier interrogé sur je ne sais plus quel marché de matières premières en Afrique centrale; tiens, on disait déjà ça dans le temps, au Congo, des nègres de la construction coloniale.
Mais revenons aux territoires du travail social dans un autre pays noir et examinons de plus près la progression sensible du sens commun qui y fut enregistrée, ce mercredi 17 décembre dernier, par le GPS(Globalising Problems & Solutions) de notre administration post-moderne. Madame la Ministre, je prends ma part de responsabilité dans cette affaire sociale qui est la vôtre en vous proposant, non pas une grille de lecture, comme m’y autoriserait ma domiciliation professionnelle sur le territoire des sciences humaines, mais plutôt quelques réflexions éparses et désassorties, glanées sur ce chemin de Chose et d’Autre qu’il me plaît de parcourir en compagnie des travailleurs d'Aria. Il est d’ailleurs déjà assez question de grilles comme ça dans cette histoire d’évaluation pour que je commence, moi aussi, à mettre cette affaire en cage. Avec ou sans l’aide de ces sciences humaines qui, si vous voulez mon avis, le sont de moins en moins.
« Ce rapport est sans rapport avec ce pour quoi l’on vous paie » : tel est donc le verdict qui est tombé, à mi-parcours de sa lecture par votre attachée de cabinet. Or il est pourtant clairement question de rapport dans ce Rapports 2004. A commencer par cet intitulé qui laisse joliment entendre que ces tablettes n’ont pas été écrites par hasard au singulier pluriel, pour ainsi dire. Ensuite, il suffit de s’y avancer un peu pour se rendre compte qu'il est effectivement question du rapport à la parole de l’exclu, du rapport à la parole du travailleur, du rapport à la parole du politique, du rapport à la parole de l’artiste, du rapport à la parole de l’intellectuel et j’en passe, des vertes et des pas sûres. Donc, des rapports, c’est pas ça qui manque, en fait. En même temps, et c’est bien ce qui fait à mes yeux la singularité des rapports d'Aria, outre qu’ils apportent chaque année plus de nouveau que le beaujolais du même nom et une ivresse bienvenue en ces temps de sécheresse du discours, il est aussi question du silence bien réel sur lequel chacune de ces paroles vient achopper. Un roc sur lequel elles finissent parfois par prendre appui, dans le meilleur des cas, pourvu qu’elles trouvent une adresse. Or ça c'est pas gagné. Car ça ne rentre visiblement plus dans les cadres du travail social tel que formatés par votre administration, visiblement affairée à la libre circulation de la parole utilitaire, je veux dire la parole comme vecteur de communication, comme disent les spécialistes. Ensuite, comme les fous nous l’enseignent, la parole, c’est une affaire qui en soi ne tient pas bien ensemble. Dans le champ de la difficulté de vivre, c’est souvent le fond qui manque le plus. Parler, ça ne sert à rien, disent d’ailleurs les pèlerins résignés qui s’en reviennent, tout meurtris par les désenchantements de la fabrique du lien social. A écouter les travailleurs d’Aria, je suis même porté à croire que c'est la première difficulté d'un travail qui décide ainsi de ne pas se passer de la parole des gens à qui il s’adresse. Car il faut au moins rendre à l’évidence ce qui ne lui appartient plus : qu’ils soient nés ou tombés du mauvais côté de l’ordre social, ces individus que, du bon côté de cet ordre, on appelle des publics cibles, ce sont des êtres parlants, comme on les nomme justement quand on veut évoquer leur commune appartenance autant que leur irréductible singularité. Et c’est bien parce que la parole des êtres humains échoue souvent à les tenir ensemble, comme je l’évoquais,que les travailleurs d’Aria tâchent de s’y tenir. Et deux fois plutôt qu’une. Rester devant la parole, comme ils l’ont écrit dans un de leurs rapports d’activité. Ils seront sans doute de moins en moins nombreux à relever le pari, en ces temps de raréfaction de la parole dans les territoires occupés du malaise social. Car la grande majorité, ou du moins ceux qui disent parler en son nom(bre), obscure affaire s’il en est, voudrait au contraire que ça cesse un peu, toutes ces histoires. Et que chacun reste un peu chez soi : les barrières seront mieux gardées et les deniers publics dépensés à des choses plus utiles que ces bavardages incessants sur la parole qui se jouent des territoires et de leurs frontières administratives.
C’est bien le problème que pose au politique ces travailleurs d’Aria dont je me fais l’honneur d’être à l’école de la pratique clinique et politique : visiblement, on n’en finit pas de ne pas rester chez soi dans cet espace-a-territorial. Je dis visiblement mais quand on y regarde de près, ça saute au yeux, si vous voyez ce que je veux dire : cette passion fixe pour l’a-territorialité entrave sérieusement le mouvement de repli territorial qui s’opère un peu partout aujourd'hui dans le champ social, politique, scientifique, culturel ou artistique. N’en déplaise à ceux qui ânonnent que l’homme est un réseau pensant dans des Jeux sans frontières. Non, Madame la Ministre, ça c’est bon pour faire le point à la télévision, dans les pantoufles d’un dimanche bien mérité. Mais à la petite semaine, ce fil d'Aria brouille les frontières de l’action publique, porte atteinte à la spécialisation, la visibilité et la transparence qui sont désormais exigées, chiffres en mains et mains sur la bourse, des pratiques sociales. Toutes ces questions farfelues que posent les travailleurs d’Aria à partir de ce point d’a-territorialité qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, du moins dans les cadres de l’administration, désordonnent la mise en scène quadrillée de la gestion sécurisée de la question sociale, laquelle n’aura plus d’une question que le nom, bientôt. Car dans le vocabulaire du politique, cette espèce du genre humain est en voie de disparition. Elle s’efface au profit de la perpétuation d’une autre espèce beaucoup plus coriace, merci Jean-Claude Milner : le problème social qui, dans le lit de l’objectivation scientifico-quelque chose, se livre avec la solution politique à des ébats effrénés. Les projecteurs sont aujourd’hui braqués sur leur couche. Car marché oblige, ces ébats douteux font l'objet d'une solide concurrence où s'affrontent les savoirs disponibles, dont certains produits dérivés ont déjà leurs titres en bourse. Ainsi de l’évaluation dite Total Quality, dans la langue des chiffres. Une nouvelle optique de gestion du malaise dans la cité ? Allez ça voir, Madame la Ministre. Il est fort probable que dans cette passion technocratique de la transparence qui infecte l'oeil des troubadours de la solution politique des problèmes sociaux, réside pour partie la nouvelle pornographie du siècle.
En tous les cas, voilà ce qui, des ébats du Politique, de la Science et du Marché, persiste ici et là à faire débat. Car l’ouverture du sens, celle qui piège inopinément l’ordre de la signification admise, c'est souvent à une lettre près que ça se passe. Plus précisément, ce dont il est question pour les uns dans le problème des autres, c'est la standardisation féroce des modes d'évaluation des pratiques sociales dans le champ, toujours en friche, de l’humain ; une standardisation qui n’est donc que le produit dérivé de l'affiliation du monde politique aux impératifs gestionnaires et comptables de son maître le Marché.
Qu’elle s’affiche comme telle ou se fasse plus discrète, cette affiliation opère donc électivement sous le vernis discursif de la Science. Un vernis dont les craquelures retiennent tellement mon attention aujourd’hui qu'elles sont occupées à compromettre ce qu'on appelle d’ailleurs une brillante carrière scientifique. Il ne s’agit pas là d’une autre histoire, Madame la Ministre : l’a-territorialité, c'est très interactif comme on dit, à moins que ce ne soit proactif qu’il faut dire maintenant pour être écouté, sinon entendu, je ne sais pas bien, les choses vont si vite dans l’ordre du langage. Disons que ça concerne évidemment la petite histoire de tout un chacun qui s’y frotte et qui s’y pique : une histoire dans le genre de celles dont vous êtes le héros, pour peu que vous consentiez à des expérimentations nouvelles avec les mots et les choses. Sans oublier les corps, bien sûr,dont les indéchiffrables exigences ne sont pas étrangères à la place de choix qu’ils occupent dans toute cette Histoire, comme nous l'enseigne encore et toujours Michel Foucault, ici présent.
Enfin, précisons bien que cette tendance féroce à la standardisation des méthodes de l'action sociale, qui s'avance sous le masque affable de la rationalisation scientifique des moyens et finalités de l'action publique, est imputable à des logiques anonymes bien plus qu’à des logiques individuelles : quelle que soit l'allégeance que les individus manifestent à l’égard de ces logiques bureaucratiques, on a bien affaire à des effets de discours. Il ne s'agit pas de n'importe quel discours, cependant : en l'occurrence, la culture du management a pénétré les domaines les plus étendus de la vie dans la cité. Les mondes politique, social, culturel, intellectuel, artistique, scientifique y font désormais tous trempette, sans exception. La globalisation ? Ça baigne. Mais cette nouvelle culture est au corps social un peu ce que la nouvelle cuisine est aux aliments : elle ne se préoccupe des restes que si elle peut les recycler proprement, rapidement, efficacement, au moindre coût. Au demeurant, la séduction qu’elle opère sur nos esprits est remarquable. Il faut reconnaître que sa stratégie est imparable : elle fait dans la proximité, comme on dit. Elle emprunte la voix douce et persuasive de ceux qui veulent votre bien, et qui finissent effectivement un jour par l’avoir. La fée Management, c’est une maîtresse qui sait y faire dans l’égarement de notre désir : tel est pris qui croyait prendre. C'est pas peu dire, et c’est un homme qui vous le dit. Bien sûr, tous ces joyeux petits baigneurs n'atteignent pas la grande profondeur, comme on disait à la piscine, quand on était petit. Il n'en reste pas moins que, dans l'affaire qui nous occupe, tout individu dont le travail est concerné par la planification ou l’exécution de politiques publiques se trouve pris, en toute logique, dans cette nouvelle culture, le plus souvent à son corps défendant -tiens, vous voyez, quand on parle du loup.
Si j’insiste sur l’emprise de la culture managériale sur les discours qui organisent et légitiment désormais les méthodes de l'action publique, c’est que je ne voudrais pas charger plus qu’il ne faut cette personne qui, au sein de votre cabinet, supporte la fonction d'attaché : son ciel est déjà suffisamment plombé comme ça, on finira par le savoir. Celaétant, comme disait Heidegger, revenons donc au discours que les travailleurs d’Aria ont entendu ce mercredi 17 décembre dernier :
« Votre rapport est in-dé-chif-fra-ble. C’est du blabla. Il nous faut des groupes cibles, des chiffres clairs et des résultat lisibles. Nous voulons voir apparaître distinctement dans des diagrammes statistiques les problèmes qui se posent et les méthodes scientifiquement mises en œuvre pour les résoudre, afin que nos experts puissent évaluer les solutions les plus adéquates à y apporter, celles qui nous garantissent l’efficacité de votre travail en regard de ce qu’il nous coûte »
Je grossis à peine le trait. Qu'est-ce à dire ? Plusieurs choses, Madame la Ministre. Au fait, vous êtes toujours là ? Alors c’est que vous aimez les histoires, les petites histoires qui, bout à bout, finissent parfois par faire la grande -celle-là dont vous êtes le héraut, qui sait.
Tout d'abord, cela veut dire qu’il ne s’agit plus seulement de la volonté d’établir le panorama des pratiques subventionnées par les pouvoirs publics et d'en contrôler la bonne utilisation des fonds, en passant par un exercice, supposé inoffensif, de statistique descriptive. Pendant un certain temps, de nombreux travailleurs ont en effet coché sans grande difficulté toutes ces petites cases qu'on leur demandait de remplir. On ne s’en faisait pas vraiment à ce sujet, on se disait : ça, c’est le dada de l'administration. Et même quand il en manquait, des cases (ce qui est sans doute leur plus heureuse vocation), c'était pas trop grave, on savait que ça passerait comme ça. Ainsi, pendant un certain nombre d’années, cet usage statistique réduit de données chiffrées par l’administration ne fut pas frappé de suspicion par ceux qui les fournissaient chaque année sans trop y penser ; de fait, il n’augurait d'aucune espèce d'ingérence a posteriori de l’administration dans la définition ou l’orientation des pratiques professionnelles.
De la même manière, dans les différents secteurs de travail subsidiés, les catégories discursives sous lesquelles les pratiques des uns et des autres étaient reprises dans des conventions d’agrément n’étaient pas vraiment soumises à la question par tous ceux dont les pratiques en dépendaient : on s’accordait sur le caractère formel de ces nominettes qui ne prêtaient guère à conséquence à l’intérieur des champs d’intervention, laissés à la créativité des travailleurs. C'était l'époque dite providentielle de l'Etat social et de la floraison des projets pilotes. Même dans l'administration, le langage se portait pas mal du tout, un peu comme se portaient les vêtements à l’époque : de manière ample et flottante. C’est dire que, du côté des chiffres, il s’agissait surtout pour l’administration d'exercer, en bon peintre du dimanche, cet art paysagiste qui lui permettait de peaufiner chaque année le tableau du secteur dont elle avait en charge la gestion budgétaire et que, du côté des lettres, il convenait surtout d’ordonner un peu ce paysage bigarré de l’action sociale. A chacun son job, en fin de compte(s) : à l’administration le soin d’administrer, selon ses méthodes et ses usages ancestraux, aux travailleurs sociaux celui de définir, de préciser ou de modifier l’orientation de leurs pratiques, selon leurs références diverses et les expériences inédites qu’ils menaient sur ce terrain en friche.
Mais les choses ont sérieusement changé. Le chiffrage, les petites cases, tout ce cirque, ce n’est plus le dada de l’administration du Tout, du tout : c’est désormais son seul programme. Ce dont il s’agit depuis peu, c’est de modéliser les pratiques professionnelles selon les critères standards dégagés par la dite science de l’évaluation, pour pouvoir ensuite distinguer clairement les bonnes pratiques des mauvaises, en regard de leur efficacité supposée. Afin de pouvoir enfin en réduire les coûts, la conscience tranquille. Opération mains propres, comme on disait à l'école, quand on était petit. Car on sait désormais que la plupart des clients du système social, je veux dire ces êtres parlants qui sont nés ou tombés du mauvais côté de l'ordre social, sont aujourd’hui impropres au système productif. Ils ne retourneront pas au charbon dont se chauffe l’Autre du Marché : population de déchets non recyclables. Il faut donc les faire circuler, aux moindres frais, dans un réseau plus ou moins sécurisé de prise en charge, de préférence à la lisière de la vie dans la cité. Bien sûr, tout cela est encore bien désordonné, à l’heure où les premiers essuient les plâtres du paradigme de la gestion réticulaire des individus à risque. Mais vous le savez mieux que moi, vous qui êtes aux commandes : rien ne ressemble plus au désordre qu’un ordre nouveau qui s’organise.
Dans cette optique, la volonté de réduire les coûts de l'action publique passe par une autre réduction forcenée : celle de l’espace entre les mots et les corps. Le progrès informatique est sans limite, les virus aussi, titrait ce matin le journal Métro, qui me donne enfin une occasion de m’en servir, car même mes chats n’en veulent pas pour pisser dans leur litière. C'est dire que le langage, aujourd’hui, est malade. Contaminé par l’ordre des choses. Le vôtre en particulier, Madame la Ministre, n’a pas bonne mine. Même votre langue de bois n’est plus très verte, quand elle ne se fait pas porter pâle auprès de vos administrés, avec son visage tout chiff(r)onné. Ainsi, depuis que le politique se fait fort de défricher, à l’amazonienne, les terrains buissonnants de l’action sociale, il ne s'en fiche plus comme avant, de son langage d’agrément : les mots doivent désormais adhérer à la réalité. Et moi qui pensais qu’il n’y avait plus de réalité que dans les shows, à la télévision ! Eh bien non. En réalité, il nous faut surveiller notre langage. Chiffrez-nous donc un peu tout ça, travailleurs : mesurez, quantifiez, réduisez et coupez ce qui dépasse. Faites la moyenne des chiffres et surtout, ne vous avisez plus de prendre la tangente des mots. En ce début de 21ème siècle, l’administration a donc progressivement commencé à faire autre chose qu'administrer. Un peu comme au 20ème siècle, la justice avait commencé progressivement à faire autre chose que juger, comme l’a très bien montré Michel Foucault, mais je ne sais pas si vous l’avez lu. A chacune son temps ? Quoi qu’il en soit, la singularité des pratiques d’intervention sociale est aujourd’hui menacée par la promotion aveugle de systèmes de classification qui étouffent les désirs d’invention d’une pratik, comme l’écrivent les travailleurs d’Aria : une pratique au K par K, une pratique clinique et politique comme ils le martèlent depuis quinze ans. Car ce K insoluble, c'est la part d’humanité qui ne se laisse pas dissoudre, précisément, dans les chiffres et dans les standards qui en sont issus. Or ce K n’a plus droit de cité dans ce nouveau mode d’évaluation promu par des experts bardés de grilles informatiques et de recettes managériales sur fond de plan quinquennal.
A rejeter cette idée si précieuse que l’essentiel se niche dans les détails et que ses innombrables particularités sont structurellement impossibles à quantifier, vos attachés de cabinet ne s'en sortiront donc pas dans cette Histoire. Ils se fourrent le doigt dans l'œil, croyez-moi, ce qui n’est pas la meilleure manière d'y voir plus clair, vous en conviendrez, dans vos affaires sociales qui ne marchent pas trop bien, ou du moins pas comme certains d’entre eux le voudraient, à savoir au pas. Comment les détacher un peu de leur cabinet, sinon de leurs écrans de contrôle ? Faut-il leur conseiller de sortir plus souvent dans la rue et de tendre l’oreillette de leur GPS à cette parole folle qui s’y déverse chaque jour un peu plus ? Il est vrai qu’on y mesure en un clin d’œil les ravages de cette civilisation dont l'arrogance est de vouloir donner un nombre aux êtres humains, merci Philippe Sollers. Qu’ils sachent bien que le fond de l’être résistera toujours à la domestication statistique, comptable et marchande, et qu’il ne saurait apparêtre en pleine lumière. Comme l’évoque un proverbe chinois, je crois, les statistiques, c'est comme les bikinis : ça montre beaucoup de choses, mais ça cache le plus important. A toute faim utile, petit retour à la surface du corps de l'être parlant. Ou comme le disait le Petit Prince des ténèbres si cher à mon vieux cœur d’enfant : l’essentiel est invisible pour les yeux, Madame la Ministre.
Ensuite, le verdict rendu par votre attachée de cabinet signifie que les travailleurs ordinaires du social n’ont pas à adresser à d’autres les questions qu'ils se posent dans les plis de leurs pratiques. Et qu’ils n’ont pas de réponse à en attendre, pas même ni surtout sous forme d’autres questions que leur poserait en retour leur comité d’accompagnement, par exemple. Non, qu’ils se contentent, dans le silence des cases à remplir du langage binaire qui préside à la fonctionnalité informatique des grilles d’évaluation, d’énumérer en les sériant les problèmes qui justifient le monde politique dans sa vocation à les résoudre. Et qu’ils retournent aussitôt au charbon. Décidément, en voilà un qui insiste, dans la région ! On peut d’ailleurs penser qu'il n’a jamais cessé de faire l’objet d’une exploitation intense dans le Borinage et qu'il continue au moins d’échauffer, sinon les oreilles des uns, du moins les esprits des autres. Car s’il est vrai, comme dit le poète, que le charbon, ce n’est jamais que de l’or qui a vieilli, alors il nous reste l’espoir de trouver la formule qui nous permettra de faire quelque chose d’autre du plomb qui circule entre les pieds des uns et l’aile des autres, pourvu qu’il en repasse par la cervelle de chacun. Comme je vous le disais, les mots ont souvent des effets inopinés sur les choses de la vie, c’est fou.
En clair, les travailleurs d’Aria ne sont donc payés ni pour se poser des questions, ni pour les adresser à leurs mandataires politiques. Leurs questions ralentissent la bonne marche du monde. En leur intimant de ne pas la freiner, on exige d'eux qu’ils se fassent les relais utiles de la seule chose que peuvent dire les gardiens du Marché : ça marche, ça ne marche pas. Et si ça marche, alors accélérez le pas. Mais surtout ne nous compliquez pas la tâche avec vos dérisoires tentatives de trouver des mots qui disent quelque chose de la singularité de votre travail et de ce qui vous y tient en haleine. Gardez vos bavardages pour vous et, si vous avez des questions, faites appel aux experts, aux fabricants de réponses clé-sur-porte avec qui nous acceptons de discuter. C’est un air connu : prendre voix au chapitre de l’orientation de la vie dans la cité suppose une licence que n’a jamais délivré l’ordinaire du travail social. On connaît le disque, il est vieux comme le monde : seule la voix de son maître est autorisée à se faire l’écho des chiens de la pensée de l’esclave. J’espère que vous avez les bonnes questions à mes réponses, a pu dire un jour un Président des Etat-Unis à des journalistes venus l’interroger, à une époque où les présidents des Etats-Unis savaient faire passer la pilule avec un peu plus de vocabulaire et non moins d’esprit. Mais de nos jours, par la démultiplication irrépressible de la technique, cette vieille ritournelle a pris une ampleur inédite dans le chant politique, dont les inflexions sont modulées par la Science et le Marché. L’ère est électrique, et elle fait la chanson. Scientifique y rime avec statistique, chiffrage avec sondage. En avant la musique des chiffres : un nouvel orgue de barbarie déroule la mécanique de ses bandes informatiques ; nos experts ont écrit la partition, nous tenons la manivelle, mais c’est vous qui allez danser. Et le monde politique d'entamer en cœur (car les bonnes tragédies, ça ne marche pas si le cœur n’y est pas, regardez la dernière campagne du Vlaams Belang à Anvers) le refrain de la démocratisation et ses mornes couplets sur l’efficacité, la sécurité, la qualité et le bien-être de tous. Et l’aiguille du temps gestionnaire de tourner dans les sillons fraîchement creusés par la Science et le Marché dans ce vieux disque : rationalisation, normalisation, standardisation, responsabilisation.
Heureusement il y a des couac et des hic, comme dans clinique et politique. Car on n’orchestre pas comme ça, en dépit du coup de baguette de notre fée Management, la cacophonie humaine de ces voix sans nombre qui font entendre, à qui veut prêter l’oreille, que cette difficulté de vivre dont l’éradication des symptômes forme désormais le seul horizon du politique, au fond, elle est intraitable : l’innommable et l’illisible se partagent en silence le fond de l’être. Aussi les souffrances charriées par la vie dans la cité ne sauraient-elles être traitées par des pratiques uniformisées : seules des pratiques singulières et exploratoires, cent fois remises sur le métier peuvent accompagner des individus sur le chemin de leur souffrance, aussi bien que les travailleurs qui tâchent d’y prêter une oreille. Des pratiques bien précieuses, dont on ne vous laissera pas évaluer la pertinence comme on évalue l’efficacité marchande des pratiques de marketing relatives à des produits manufacturés en série pour la masse indistincte des consommateurs. Voilà ce que nous enseigne en particulier la psychanalyse, celle qui se réinvente à notre époque dans certains lieux, à rebours de tout ce que l’air du temps produit comme discours lénifiant sur le marché flottant des symptômes. Voilà ce que les travailleurs d’Aria, pas sans la psychanalyse, opposent à ces discours sans parole qui veulent tout dire, tout réglementer, tout traiter : que cet intraitable et ses particularités au cas par cas appellent un accompagnement soigneux, mais certainement pas leur impossible éradication. Que pour en prendre soin, il faut faire un petit pas de côté, qui nous fasse sortir du ronron de la forme à sillons continueaux nouveaux modes de gestion, de réduction et d'éradication du malaise dans la cité : problèmes, méthodes, solutions.
En d'autres mots, on ne sortira pas de l'ordre mortifère de l'objectivation du malaise, qui se répand comme la misère sur le monde du travail social, sans en passer par une pratique renouvelée de la langue où, qui par la parole, qui par l'écrit, la poésie ou le chant est invité à poser quelques planches sur l’abîme ainsi retrouvé. Oui, il nous faut prendre soin de ces mots qui s'évanouissent sur le bout de la langue des chiffres : ces mots incertains d’eux-mêmes qui, ne sachant pas tout ce qu'il disent, peuvent seuls restituer le problème social au désordre créateur de la question humaine. Et ce faisant, nous sommes invités à prendre soin de ce qui ne se guérit ni par la science, ni même par la parole, sans dénier cependant les vertus de leur opération au cas par cas. Voilà donc ce qui résonne dans le trou de la vie, juste en dessous de l’espace-a-territorial : contre la croyance délirante dans l’éradication de cet intraitable dont les particularités embarrassent manifestement notre société, et surtout ceux qui font profession de la représenter, Madame la Ministre, il s’agit de faire en sorte que cette pratique inédite de la parole dans le champ du travail social ne tombe pas sous la coupe réglée de l’administration et de ses logiques bureaucratiques anonymes.
Sachez donc que des travailleurs ordinaires du social, dans le Borinage, à Bruxelles, en France ou en Espagne entendent fermement ne pas se laisser submerger par cette tendance à la réduction de l’être parlant à un être purement quantifié, interchangeable dans son équivalence et statistiquement conforme : un être dont le traitement serait sans reste. Ces travailleurs revendiquent au contraire leur Goût du reste sur la place publique : sur le mur du langage, ils affichent leur désir de prendre la parole à la langue morte et, au bal de la langue vivante, ils invitent tous ceux qui le désirent à faire un petit pas-de-danse avec eux. Une petite transe frontalière pour faire remonter la fièvre du travail social. Car cette folle entreprise ne saurait se mener sans croire à la possibilité d’inverser la vapeur, celle qui fait filer à toute allure le train fou de votre machine gestionnaire. Qui pourra l'arrêter ? Manifestement pas les mots que vous ont encore adressé récemment les travailleurs d'Aria, qui vous demandaient de prendre au moins le temps de rencontrer leur travail avant de l’envoyer à la ferraille. Un petit temps de travail sur le quai, pendant l’arrêt du train en gare, durant lequel je vous rappelle à tout hasard que l'usage des cabinets est formellement interdit par l’Etat. Voyez donc où nous en sommes. Allons, soyons sérieux : au charbon, machinistes ! Votre travail est d’assurer la continuité du service public jusque dans ses nouvelles gares de triage. La pax mercatoria, dont nous sommes tous solitairement responsables, est à ce prix.
Madame la Ministre, vous ne lirez évidemment jamais cette lettre. De source bien informée, je sais que ce n’est pas l’usage en rigueur dans ce genre de cabinet où l'on dit faire de la politique. Au mieux, une petite note vous sera transmise, pour bonne information, par le responsable de la communication à la clientèle. Dans le meilleur des cas, vous en prendrez connaissance entre deux des signataires qui s’empilent sur votre bureau, dans l’ordre établi de l’urgence des besoins sociaux que vos attachés s'appliquent à toiletter en silence, dans le respect des normes d’hygiène inscrites au règlement du désordre du jour : l'affaire Aria. Je me mets en silence dans les rangs, comme on devait écrire cent fois au tableau noir quand on était puni par la maîtresse, dans ces temps reculés de la colonisation sociale. Ce silence continue à faire du bruit : on l’entend qui se propage dans les moindres connexions informatiques de ces grilles d'évaluation sur lesquelles vous faites revenir les pratiques sociales à feu vif. C’est sur ce même silence que se règle l’appareil auditif de notre vieil Etat social, aussi actif que peuvent l’être désormais les seniors sur le Marché des loisirs, sous le regard bienveillant de notre fée Management.
A vrai dire, je doute fort que le moindre petit son de cloche de mon carillon de mots parvienne seulement à votre oreille, fusse sous la forme inespérée d’une fausse note dans cette partition mécanique dont je vous parlais plus haut, à voix basse. C’est une question de style, je crois. Et donc de références : nous ne devons pas avoir les mêmes lectures au petit endroit, votre attachée et moi. Cette littérature pour laquelle j’ai un faible n’est visiblement pas son fort. Cela étant, je suis moi aussi un homme de cabinet, au sens désuet du terme, à en croire le Dictionnaire historique de la langue française, mon joyeux compagnon d’armes. En effet, je me retire régulièrement dans « une petite chambre dépendant d’une autre plus grande » pour m’y adonner en paix à la lecture et à l’écriture. A propos, figurez-vous qu’il fut un temps où cette vocation domestique du cabinet, désormais fort prisée par nos pouvoirs publics comme en témoigne littéralement la domestication sociale en cours, rencontrait concrètement son usage comme lieu de retraite studieuse. J’en tiens pour signe cette photographie de ‘t boekentoilet que vous avez trouvé dans ce courrier. Elle représente cette petite chambre qui dépend d’une autre plus grande : en l’occurrence, de Hofkamer, sise dans ce très bel édifice du XVIIème siècle qui est devenu la Maison du patrimoine dans cette ville d’Anvers où je vis depuis quelques années. C’est une curiosité unique au monde, paraît-il : un dernier vestige du genre, une bizarrerie humaine d’un autre temps. Seule la lecture qui y retenait ses occupants est sans doute restée une activité honteuse dans les cabinets post-modernes, si tant est que le genre de lecture en question nous dit : vise. A l’heure où l’on fait place nette dans la gestion de la chose publique, ne serait-il plus question de division qu'au sens mathématique du terme ? Rien n'est moins sûr, en fait, car la langue y trouve toujours quelque chose à redire : des artifices auxquels recourent les humains pour la faire taire, elle aime faire des feux, cette garce. Et ce qu'elle nous murmure dans cette affaire, c'est qu'on ne se débarrassera pas aussi facilement de la parole avec du silence, comme on ne se débarrassera pas des lettres avec des chiffres. Ainsi des statistiques : elles ne forment jamais qu’un des trente-six stratagèmes dont se sert Maître langage, qui ne cesse de diviser pour mieux régner sur cet échiquier de la vie dont nous sommes les pions plus ou moins avertis. Les fous du Roi, eux, en savent quelque chose, Madame la Ministre. D'un savoir de bouffon, inutilisable sur le Marché par ceux qui ont tant besoin du savoir pour s’engager dans le pouvoir. C'est un savoir de charbon, pour ainsi dire, qui requiert un art de l'extraction dans la masse. Qui rend les oreilles sales. Un savoir immédiatement incommunicable. Mais surtout, c'est un gai savoir, figurez-vous, très porteur au pays noir qui décidément vaut de l'or. Mais vous n'en avez cure, vous qui laissez vos attachés de cabinet tirer à petit plomb sur des travailleurs qui tâchent de soutenir ce savoir insu et sa lente extraction, en particulier auprès de ceux pour qui il peut, à l’occasion, se révéler fort menaçant. Le petit plomb est un projectile qui éclate, c’est bien connu ; au final, il y a plus de blessures à soigner.
Ainsi va ce monde dont la bonne marche vous regarde à travers les écrans qui nous contrôlent. Et pourtant, je suis porté à croire que votre attachée de cabinet et moi nous rejoignons sur un point, nous qui sommes finalement logés à la même enseigne : dans ce nouvel acte de la comédie humaine dont l’Autre de l’évaluation vient de frapper les trois coups sur les trois têtes de mes camariades, nous sommes, elle et moi, des intermittents du spectacle. Vous seriez bien aimable de lui faire la commission : entre gens de cabinet, il y a des choses qu’on peut bien se dire.
Bien sûr, tout ça ne vous rendra pas le Congo, c’est un fait. Mais pour ma part, celle que j’aurai donc prise dans cette affaire sociale qui est la vôtre, pour un certain temps du moins, je vous dirai encore une chose qu’à prendre par le petit bout de la parole, j’ai finalement apprise au fil de ces mauvaises fréquentations sur votre territoire : il faut battre le faire tant qu’il chaud. C'est une pratique courante dans nos groupes de kabinet. Si, d’aventure, on retrouvait un jour l'usage de la parole dans votre Ministaire, vous vous en souviendrez peut-être. L’occasion faisant le larron, j’aurai eu le vif plaisir de vous adresser cette lettre, écrite ce matin tôt à la fine pointe de l’Autre, dans une petite chambre qui en dépend indubitablement. Cet Autre et ses avatars dont il fut décidément question au fil de ce gai travail que poursuivirent pendant presque quinze ans les travailleurs d’Aria, qui n’y rattraperont cependant plus rien désormais, pas même les dégâts de votre politique gestionnaire, puisque j’apprends à l’instant que vous venez d’y mettre un terme sans même jamais les avoir rencontrés.
Recevez mes salutations, etc.
Bruxelles
« Bruxelles : complexe linguistique immobilier (ancien. Capitale de la Belgique), politiquement déclassé. A vendre ou à louer, pour cause de divorce. Avec : douche nationale, cuisine interne, dépendances historiques, chambres communautaires, cabinets séparés, salon de l’auto, raides chaussées, fond de commerce européen, chantiers ouverts et centres fermés. Nombreuses voies de garage. Pour rénovation ou transformation (voir Permis de pâtir). »
Contribution au Dictionnaire de Bruxelles, définition d’une ville par les gens qui y vivent, y passent ou y travaillent, sous la direction de la Maison de la Francité, Editions Labor, en coproduction avec « Bruxelles, vile de la culture européenne asbl », mars 2000, ISBN 28040-1480-0.
Songe et mensonge
Communication présentée au colloque sur le mensonge, organisé par l’A.A.T. à Toulouse, le jeudi 8 juin 2000.
« Il y a un plus d’un an, au Grand-Hornu, en Belgique, mes camarades de l’Espace-a-territorial avaient inscrit la férocité du social au désordre du jour. Au cours de ces journées fleuves consacrées aux débordements de la parole folle, dont les flots inondent régulièrement le champs du travail social, j’avais tenté de mettre quelques mots sur ce qu’évoquait pour moi la nébuleuse du « social » : non pas le social dans lequel on travaille, comme on dit, mais celui dans lequel on tombe, quand on est petit – le lien social, donc. Comme je le disais à cette occasion, je suis grand, maintenant, et pourtant je ne m’en suis pas encore tout à fait remis. Il m’arrive même de retomber. Simplement, avec des mots, j’ai appris à amortir un peu la chute. Ainsi, je m’étais laissé dire à cette occasion que le lien social était tissé de songes et de mensonges ou, pour annoncer la couleur, que le lien social était un mensonge cousu de fils blancs, mais dans lequel je n’avais certes pas renoncé à trouver l’un ou l’autre fil rouge. En d’autres termes : parmi les leurres, les méprises et les mensonges qui tissent les rapports humains, l’une ou l’autre petite « vérité » relative à ce que nous sommes, à ce qui nous gouverne et à ce qui nous tient debout dans l’existence. Je voudrais reprendre ici certains de ces fils rouges et blancs dont l’entrelacement inégal forme une trame qui, à l’image de la vie, n’est pas toujours rose. De fait, on en voit de toutes les couleurs, dans l’existence – sans compter la peur bleue et la trouille verte qu’on a de la mort, qui ne manquent pas de faire des trous dans l’étoffe de nos rêves et les chiffons de nos corps. Le thème de cette journée de rencontre me donne ainsi l’occasion de détricoter davantage le fil de mes préoccupations sensibles, et je remercie Chantal Thirion de m’avoir invité à dire un mot, ici, à Toulouse, de ce mensonge avec lequel je n’ai certes pas fini d’en découdre (…) »
Il va (presque) sans dire que, dans la vie, le mensonge et la vérité font partie des règles du jeu. La première image qui me vient à l’esprit est d’ailleurs celle du poker menteur : en l’occurrence, c’est le mensonge qui fait durer le jeu mais c’est la vérité qui le relance – pourvu, bien sûr, que le hasard s’en mêle. Ceci étant dit, l’alternance du mensonge et de la vérité me semble moins redoutable, dans la réalité de la vie, que leur mutuelle incorporation, leur interpénétration voire leur étrange, leur mystérieuse parenté. « Je suis un mensonge qui dit la vérité », écrivait Jean Cocteau, qui voyait précisément dans la poésie la façon la plus insolente et la plus précise de dire la vérité – j’y reviendrai. Si le mensonge et la vérité sont des sœurs siamoises, il est donc cruel ou franchement déraisonnable de vouloir les séparer pour mieux les traiter, ou de croire tout bonnement que l’on peut séparer le bon grain de l’ivraie : il faudrait être Dieu ou fou pour y prétendre – personnellement, je n’en ai pas les moyens. Je dirais également que c’est une affaire de goût : si la vérité met du sel sur nos plaies, le mensonge y met du sucre. Pour ma part, j’apprécie le contraste du sucré – salé car on ne connaît bien les choses que par leur contraire. Mais passons : les goûts et les douleurs, ça ne se discute pas.
Instinctivement, mon inquiétude se porte donc davantage sur la parenté du songe et du mensonge. Je ne suis pas psychiatre, mais je m’intéresse aux terminaisons nerveuses – celles qui ferment les mots non sans ouvrir leur sens. A cet endroit, en comparaison du mensonge, remarquez que la vérité est bien pauvre : en effet, les vertus digestives du thé n’égaleront jamais celles du songe. A l’appui de mes propos, je vous rappelle que je suis belge et que ce sont les Peuples du nord qui ont inventé les nourritures lourdes qui font rêver. Mais quand on y songe, précisément, il ne suffit pas de fermer le mot pour y voir plus clair. Encore faut-il fermer les yeux, car ce qui saute aux yeux ne se voit pas. A commencer par la vérité : ne dit-on pas qu’elle crève les yeux ? A flirter avec la vérité, on court un risque. Est-il moins dangereux de s’acoquiner avec le mensonge ? De toute évidence, c’est chose beaucoup plus courante, comme on dit. Quoiqu’il en soit, il me semble nécessaire de nous préserver un tant soit peu de cette vérité qui nous crève les yeux. Pour autant, doit-on vivre les yeux fermés ? Non, bien sûr : simplement, il nous faut peut-être apprendre à mentir. A se mentir, plus précisément. En d’autres termes, à devenir des grandes personnes : à user de fausses clefs dès lors que nous savons ce que le tiroir contient. A nous servir de masques. Car la vérité est comme la nudité : on ne peut que la dévoiler. Il nous faut donc commencer par la couvrir, de nos mensonges ou de nos vérités quotidiennes, c’est selon. C’est relativement aisé : c’est fou comme un rien l’habille, la vérité. Elle aime se travestir. Et le vête-ment, pour paraphraser Jacki Zielinski. La couvrir ou la diluer, pourrait-on dire, en empruntant le chemin d’une autre métaphore : mentir, c’est mettre de l’eau dans son vin, pour diluer la vérité qui se cache au fond de la bouteille – ne dit-on pas précisément : « in vino veritas » ? Ernst Moerman, un grand poète belge tombé aux oubliettes, écrivait dans la préface à sa somptueuse Vie imaginaire de Jésus-Christ :
« Un aveugle à qui la vue est rendue ne s’étonne pas en voyant un homme, car il savait déjà par ses mains; un homme ne possède rien qu’un contour. Mais l’aveugle guéri confondra un nain avec un enfant, car l’homme est un enfant trop vite grandi qui porte des rides; l’homme est un aveugle qui ne sait rien de Dieu. (...) La vérité recouverte d’un voile ne fait évidemment pas mal aux yeux, les housses de l’habitude huilent nos gestes et leurs donnent des plis confortables. Tout le monde connaît aujourd’hui le mot “intuition”, aussi personne n’oserait l’écrire avec deux “t”, c’est pourquoi plus personne ne le remarque. Les vérités quotidiennes nous cachent la profondeur des abîmes, sous leur férule, il n’est plus de vertige, pour atteindre à la vérité poétique, il ne faut pas avoir peur de se tromper ni même de mentir ».
Ainsi, d’une certaine manière, il nous faut donc apprendre à mentir ; voire à aimer le mensonge pour supporter la vérité – le mensonge entendu du côté du leurre ou de la mystification, parmi tant d’autres mirages qui nous aident à traverser le désert de l’existence. Un peu comme on apprends à aimer une femme, peut-être ? Non, non, ceci n’est pas de la misogynie : simplement, le mensonge me semble avoir ceci en commun avec la féminité que les moyens d’en abuser sont inépuisables. Moerman, encore, disait : “Il y a des rêves masculins, il y a des rêves féminins, il y a des livres pluriels; plus ils seront féminins, plus il mentiront.” Et de rajouter : « parmi nos mensonges, il reste encore à savoir quel est celui qui nous sauvera ». Enfin, soit. Hommes ou femmes, je formulerais ma pensée comme suit : si le songe nous garde de la vérité tandis que nous dormons, le mensonge nous en préserve tandis que nous parlons. Et dans les deux cas, nous sommes vus... Il nous reste à composer avec ce courant alternatif du mensonge et de la vérité, comme notre existence le fait de l’alternance du jour et de la nuit. Et donc à garder l’œil et le bon, comme savent le faire ceux qui veillent, ou à ne dormir que d’un œil, comme savent le faire ceux qui mentent.
Dans ce désordre d’idées, je dirais que, avant même de parler, nous sommes déjà dans le mensonge. Le mensonge entendu, comme je l’évoquais plus haut, du côté de la méprise, de l’aveuglement et du leurre, colportés par le langage du groupe qui toujours nous précède et nous leste du poids de l’inconscient. Il y a de l’inparlable en nous. Et le lien social est le lien parlant, auquel tout homme s’identifie toujours à l’excès, comme le suggère Pascal Quignard, dans les mots de qui je devine l’ombre de cette vérité qui nous évite. Je le cite :
« Il n’y a ni psychologie, ni conscience, etc. Il y a le lien social qui est le lien parlant. Le lien social s’ancre au cœur de chacun en même temps que le langage s’imprime dans le corps de celui qui parle, le fascine, se dépose en effet de structure, fait écho sous forme de conscience et situe celui qui le possède dans le groupe qui le sidère et dans lequel il s’identifie toujours en se méprenant, toujours en s’aveuglant, toujours en s’y croyant ».
Ainsi, le mensonge des mots, celui dont nous sommes la proie, c’est d’abord cette empreinte initiale avec laquelle il nous faut composer. La guerre des mots, c’est la lutte incessante avec la trace. Confucius, lui, écrivait : « Si j’avais à refaire ma vie, je ferais ceci : je chercherais la véritable signification des mots ». A dire vrai, plus on connaît les mots et plus on s’en sert, plus on ressent leur puissance d’artifice et de fausseté. Mais il suffit que l’un d’entre eux obéisse à la vérité pour que l’on pardonne aussitôt à tous les autres de nous mentir. En fin de conte, si les mots ne nous donnent que l’illusion d’une réalité, tâchons de ne pas nous en plaindre : c’est leur façon à eux d’être vrais. On peut encore considérer les choses autrement et soutenir que la réalité est l’ombre des mots, comme le dit le poète, qui d’ailleurs n’est pas prêt de lâcher la proie pour l’ombre.
Donc, tous êtres parlants que nous sommes, nous n’avons pas eu et n’aurons jamais la parole facile. « Les hommes et les femmes ne sont pas faits pour s’entendre : seule la musique est faite pour s’entendre ». Comme nous le dit Quignard, il faut s’y croire un peu pour y être – y être pour quelque chose ou pour quelqu’un. En sachant que l’on ment toujours – à quelque chose ou à quelqu’un. La parole ne peut donc pas nous tenir ensemble et c’est sans doute pour cela qu’il faut s’y tenir : par un retour de manivelle, nous avons à soutenir un impossible dans la rencontre et devant la parole, sur le fil rouge de la parole perdue dans les fils blancs du semblant. Et « c’est plus qu’impossible, c’est difficile », comme l’écrivait Louis Scutenaire. La preuve en est que la parole est un fil rouge sur lequel nous tirons, souvent comme des forcenés, entre hommes et femmes : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre et le malentendu partout, le long du fil. L’invention des portables n’a rien arrangé, ne nous leurrons pas : il reste de l’insupportable, c’est-à-dire du fil à retordre. Pour parer à l’effilochement, il nous reste à nous enlacer de temps à autre. Il est vrai qu’à défaut, la parole manque de corps.
Je vous avais prévenu : c’est un peu décousu. Je voudrais en venir maintenant à une certaine idée de la vérité poétique, que je situe du côté de l’écriture, de la parole écrite. Du côté d’une vérité qui ne se crie pas sur tous les toits mais qui s’écrit, pour peu que l’on pose qu’il existe une vérité poétique distincte de ces vérités quotidiennes que les hommes ont adoptées pour le confort de l’existence et les commodités de la conversation. La vérité, dit le poète, « c’est que deux et deux font quatre, mais aussitôt que nous l’affirmons, nous sentons bien que quelque chose nous échappe, que quelqu’un raille les dieux et que nous allons mourir ». Aussi, pour que nous puissions continuer à vivre, il faut que l’imaginaire s’ajoute immédiatement au connu, le masque au visage, la poésie à la prose, le mensonge à la vérité. Du mensonge considéré comme une respiration nécessaire, en quelque sorte. Il ment comme il respire, dit d’ailleurs l’expression populaire, mais gardons-nous de prendre la formule au pied de la lettre et considérons simplement qu’elle atteste d’une correspondance étrange entre une nécessité physiologique et une nécessité symbolique. J’en reviens donc à cette vérité poétique que je voudrais entrevoir comme suit : une vérité que la poésie a le don de rendre respirable. De même que les choses n’existent pas comme nous les voyons, il n’y a pas qu’une seule vérité poétique : il en existe une pour chacun, pareille aux empreintes digitales plus diverses que les feuilles d’arbre. Bien sûr, on peut vivre à la merci d’une seule vérité : dans la plupart des cas, cela s’appelle être une grande personne, pour peu que l’on admette que les grandes personnes sont des enfants que la poésie a fuit. La poésie est-elle un mensonge ? La question ainsi posée a fait l’objet d’une enquête très sérieusement menée et publiée dans les Cahiers du journal des poètes, à Bruxelles, en novembre 1939, dont je voudrais exhumer ici quelques traces qui rendent un hommage particulier à ce monde qui m’est cher. Parmi ceux, connus ou moins connus, qui ont répondu à la question, on retrouve des auteurs comme Jacques Chevalier : « La poésie ne ment à l’apparence que pour mieux retrouver et figurer la réalité vraie » ; Marie Gevers : « La poésie est faite de vérités successives qui s’éteignent ou qui luisent selon que certains élans en nous la nient ou lui répondent » ; Raïssa Martin : « Il n’y a pas de place ici pour le mensonge, à moins qu’on ne l’entende d’une certaine déception : la poésie ne nous a pas donné ce que nous en attendions, elle nous a donc menti ». Ou encore, Pierre Reverdy : « Le vrai peut ne pas concerner le réel. La réalité est toujours vraie, mais le mensonge lui dame souvent le pion. On n’a jamais demandé à personne de croire que l’aurore avait des doigts de rose. Mais de l’avoir dit a rendu l’aurore plus belle aux yeux de tant de gens qui eussent été incapables de la qualifier. En art comme en poésie, il ne s’agit pas que les choses soient vraies – il faut qu’elles soient justes. C’est cette justesse qui les fait admettre par l’esprit qui, de toute façon, a besoin qu’on lui montre les choses autrement qu’elle sont – pour qui les choses prennent d’autant plus de relief qu’on lui parle, avec justesse, des choses autrement qu’elles sont ». Et enfin, Jean Cocteau : « On a longtemps toléré la poésie comme un mensonge et chaque fois qu’on s’est rendu compte qu’elle était une arme dangereuse à tir rapide, on l’a persécutée ».
Si la poésie est une arme, encore faut-il savoir s’en servir. Et c’est encore Ernst Moerman qui nous en indique la manière : « Il faut tirer à balle sur le mystère, pas à petits plombs. Il faut que la vérité éclate, pas le projectile. Sinon, il y a trop de blessures à soigner ».
Je vous remercie de votre attention.
Art, culture et travail social
Communication présentée aux journées de l’Espace-a-territorial « La férocité du social », Grand-Hornu, 23-24 avril 1999
« Je suis resté paralysé de longues minutes devant le thème de mon intervention, ainsi formulé par Anne Debaer dans le programme de ces journées : « Art, culture et travail social ». Il m’a d’abord fait penser à une publicité pour le fromage belge qui, il y a quelques années, égayait le petit écran du petit monde affamé d’images qui est le nôtre : « Un peu de tout, s’il vous plaît », demandait au serveur un gros monsieur assis au bout d’une table interminable regorgeant de fromages du terroir. Et puis, je me suis rappelé qu’il n’y avait pas de place ici pour les spectateurs et que, par ailleurs, je ne pouvais pas décemment vous entretenir de culture en vous parlant uniquement de fromages belges. D’abord, parce que je ne les connais pas tous, et que je pressens que la plupart d’entre eux s’étalent beaucoup moins facilement que la confiture, ensuite parce qu’en matière de culture, c’est davantage celle de la pomme de terre qui fait la renommée de notre petit pays : en Belgique, jusqu’à preuve du contraire, l’union fait la frite. Mais c’est absolument sans intérêt dans l’affaire qui nous occupe, je suis bien d’accord avec vous. Je suis donc resté, durant cinq bonnes minutes interminables, tête silencieuse et bouche cousue, devant le thème ainsi formulé de cette intervention, ne sachant absolument pas comment j’allais me débrouiller avec ces mots : « culture », « art », « travail » et « social ». Ces mots sont en effet peu commodes, ou peut-être le sont-ils trop : ils font partie de ces mots qui chantent plus qu’ils ne parlent, ou de ceux qui fatiguent nos oreilles à force de bourdonnement. Des mots à faire du verbe, comme disait Boris Vian. Devant l’impassibilité de mes neurones, j’ai commencé à tripoter le clavier de mon ordinateur, afin de ne pas me laisser submerger par une angoisse qui s’accrochait comme un lierre à ma gorge nouée. Non pas l’angoisse de la page blanche, mais celle de l’écran vide et bleu, comme le ciel au dehors, quand il ne pleut pas, c’est-à-dire très rarement dans notre petit pays dont le climat possède une renommée au moins égale à celle de sa pomme de terre. Le ciel est effectivement bien bas chez nous, comme nous le fait remarquer, à l’occasion, l’étranger. Et de fait, il nous tombe souvent sur la tête – c’est sans doute la raison pour laquelle, chez nous, les adultes qui ont été des enfants apprennent très vite à marcher en regardant leurs pieds (…) »
Un ciel si bas que même Canal + s’est perdu, au rayon culture, précisément, sur le petit écran du petit monde suspendu qui est le nôtre. Un ciel si bas qu’il nous contraint cependant à l’imaginaire : comme le dit un proverbe chinois, la Belgique c’est la chair du fantastique. Je crois donc que je vais vous parler d’imaginaire ; déjà je sens que ma gorge se dénoue un peu. Je reviens donc à nos moutons : la culture, l’art et le travail vénal – pardon, social. A tout le moins, débroussaillons. Car ces mots à faire du verbe sont des mots-broussailles : «Tous les mots sont des mots-broussailles ou des mots-fleuves », écrivait Roger Nimier, « seuls deux d’entre eux sont en pierre : oui, qui est en silex, non, qui est en granit ». Il n’en reste pas moins qu’entre le silex et le granit, on peut quelquefois trouver des matériaux composites intéressants. Enfin. Etant entendu qu’on ne parle jamais que de soi, surtout quand on parle des autres, étant entendu que la vie est grave ou légère mais rarement sérieuse et que l’important est donc de poser des jugements à priori, étant entendu, enfin, que j’ai lu dernièrement quelque part que le seul courage est de parler à la première personne, j’ai finalement décidé de ne pas étourdir davantage mon angoisse dans ce parfum de bière et de fromage belges mêlé : je vais donc de tâcher de vous parler un peu de moi et de ce qui me met au travail, du côté de l’art et donc du côté du désir, puisque l’art est le désir obscur de toutes choses. Aussi, je cheminerai dans mes réflexions à partir du cas clinique qui est le mien. Il s’agit d’un cas que je suis avec attention depuis trente ans et qui, paradoxalement, n’arrête pas de me dépasser : j’ai parfois l’impression qu’il me suit par devant, pour ainsi dire. Je vais donc tâcher de vous dire une partie de ce que j’ai dans la tête, sur le cœur ou dans le ventre, ces frontières étant relativement indécises et mouvantes en ce qui me concerne, pauvre humain que je suis. En outre, je n’ai guère l’habitude de ce genre d’exercice et je tiens à signaler, pour ceux qui ne l’auraient pas encore remarqué, que tout cela risque d’être désordonné et confus, à l’image de la vie et du désir qui me mène par le bout du nez, entre autres extrémités. Je me jette donc à l’eau sans tambours ni trompettes, mais pas sans filets : puisqu’il s’agit essentiellement de vous faire partager mes questions et mes doutes, je parlerai également avec les mots des autres, ces mots qui me parlent et dont j’espère qu’ils vous parleront aussi, tant il vrai que les mots des autres parlent souvent plus que les miens et que c’est donc plus facile – « Pas tout seul », comme disait l’Autre.
Au désordre du jour, se trouve donc inscrit le social et sa férocité. La férocité évoque pour moi certaines choses de l’ordre de ce qui menace ou de ce qui ne se domestique pas, parmi lesquelles je citerais, dans le désordre des choses, la sauvagerie, l’archaïsme des pulsions, l’animalité, l’instinct, l’éros – bref, de façon générale, les attributs des bons ou des mauvais sauvages que nous dissimulons sous nos airs empesés de grandes personnes. Bref, tout ce qui se trouve non seulement en-dessous de la ceinture mais surtout en deça du langage, et des débordements duquel la société, par le langage précisément, n’arrête pas de se protéger. Par ailleurs, pour ce qui relève de ma propre férocité, j’ai choisi d’exposer ici ceux d’entre mes collages qui en sont issus, à moins qu’ils ne soient nés du ressac formé par les courants contraires de la férocité des conventions morales et des codes de bonne conduite en usage dans notre société et, partant, du désir impérieux de faire des brèches. A ce sujet, en termes d’inquiétante étrangeté, j’ai envie de souligner que l’altérité de la femme n’est pas la moindre des expériences féroces que j’ai pu faire dans la vie – mais vous aurez pu le constater par vous-mêmes, dans les collages précités. J’ai d’ailleurs trouvé dans un livre entièrement dédié aux seins, commis en 1917 par un nommé Ramon Gomez de la Serna, un petit passage témoignant de ce que je ne suis pas, loin s’en faut, le seul homme à avoir pressenti quelque férocité réelle ou imaginaire, du côté de la femme, sinon du rapport que nous entretenons vaille que vaille avec elle(s), nous les zommes. En plein cœur du sujet, pardi, je cite :
« Sur les seins des négresses brillent comme sur aucune autre femme les cache-mamelons en brillants qui ont l’air de muselières en pierreries pour ces terribles fauves. C’est ainsi que les danseuses noires couvrent toujours leurs mamelons, car la danse risquerait de les réveiller comme des lions, et l’on ne pourrait assister à leur spectacle sans cette barrière protectrice contre une férocité irrépressible visant la poitrine du spectateur »
Avec ou sans griffes, cette belle étrangère qu’est la femme est en effet le sommet de l’altérité et de l’étrangeté pour l’homme que je suis : ça m’interroge, ça me titille, ça m’amuse, ça m’excite, ça me fatigue et ça m’angoisse, aussi, toutes ces questions sur les femmes. Dites-moi, docteur : en termes d’animalité, justement, la femme est-elle la plus noble conquête de l’homme – après le cheval, je veux dire ? Une question de cru, peut-être ? Une question ouverte, en tout cas. Mais je ne parlerai qu’en présence de mon analyste. Je dirai simplement que je ne renoncerai sans doute jamais à essayer de les comprendre, quand bien même je vous avoue que je me sens beaucoup mieux quand je me contente d’essayer de les aimer, quelques dégâts collatéraux que l’opération ne manque pas de produire. Mais je m’arrête ici et je vous renvoie à mes images, et aux vôtres par la même occasion.
La « férocité du social », cela m’évoque ensuite un autre proverbe chinois – en fait, je ne sais plus trop bien, mais je renvoie aux proverbes chinois quand je ne me rappelle pas mes sources. Un proverbe qui disait, grosso modo, que devant les débordements d’un fleuve en crue, on parle davantage de la violence du fleuve que de celle des berges qui l’enserrent. Quant au « social » tout court, enfin, pouvons-nous nous entendre à ce sujet ? Je ne le pense pas, car il y a sans doute autant de « social(s)» différents qu’il y a d’individus en ce lieu, et c’est tant mieux. Moi, ce mot me laisse perplexe. Comme j’aime les livres, je me suis donc livré à un petit exercice : armé de ce mot, j’ai puisé dans mes lectures et j’ai retrouvé quelques réflexions saisissantes, quelques vérités latérales que je désire vous faire partager, en vrac. Ainsi et principalement de Pascal Quignard qui, dans un livre intitulé Vie secrète, nous dit ceci :
« Il n’y a ni psychologie ni conscience etc. Il y a le lien social qui est le lien parlant. Le lien social s’ancre au cœur de chacun en même temps que le langage s’imprime dans le corps de celui qui parle, le fascine, se dépose en effet de structure, fait écho sous forme de conscience, situe celui qui le possède dans le groupe qui le sidère et dans lequel il s’identifie toujours en se méprenant, toujours en s’aveuglant, toujours en s’y croyant. Lien social auquel tout homme s’identifie toujours à l’excès »
Si le social, c’est le circuit, alors l’amour est hors-circuit :
« L’amour est ce que la société humaine sanctionne. Au regard de toutes les autres sociétés de primates, la société humaine se définit comme la société animale qui a sacrifié quelque chose de sa sexualité au profit du social »
Aussi :
« Trois possibilité s’offrent à la sexualité humaine. La sexualité sauvage, opportuniste, violeuse, errante. C’est le marché noir. Le mariage. C’est ce qui collabore avec la société. Alors l’Occupant du territoire est le groupe. Alors l’Occupant du corps est le langage. Enfin l’amour, qui fait figure de résistant ou de rebelle. Attrait involontaire, attache fulgurante, monogame, qui ne ressortit pas au désir zoologique, qui ne ressortit pas davantage au lien social mais qui vient le perturber, en en refusant superbement la médiation »
Et Quignard de définir l’humain, et donc le social, comme « la sexualité subordonnée au groupe et au langage ». Et d’ajouter :
« L’homme est le conflit de ce qui déchire le social en lui de la même façon qu’il a été le fruit de ce qui déchire le sexuel entre l’homme et la femme. Il en est le résultat contingent, entre deux mondes. L’individuel, c’est déjà du social déchiré. L’amour est donc sa révolte, car l’amour est l’anti-socius par excellence : il démonétise toutes les autres valeurs, désécularise l’époque , dénationalise les individus, désocialise les classes sociales, etc. »
Dans la même trempe, mais en plus léger, Albert Cohen qui, dans Belle du Seigneur, dépeint ainsi ses frères humains : « Habillés et sociaux la journée, nus et biologiques la nuit. » Enfin, en lien plus étroit avec le social dans lequel on travaille, je vous dirai également cette réponse étonnante que Rainer Maria Rilke adressa, en 1924, à l’un de ses correspondants qui l’interrogeait sur la nature de ses sentiments humanitaires ; je cite :
« Si vous vous référez, comme il me semble, à la catégorie du « social », il me faut affirmer tout de suite qu’on aurait tort de ranger mes efforts sous cette rubrique. Il faut bien qu’une sorte de sympathie humaine, quelque fraternité existe involontairement dans ma nature (…), mais ce qui distingue entièrement ce mouvement naturel et joyeux du « social » comme on l’entend aujourd’hui, est le manque de goût ou même la totale aversion que j’éprouve à modifier ou à améliorer la situation de quelqu’un. Et je dois avouer que, chaque fois que j’ai été obligé de prendre part au destin d’autrui, ce qui m’a paru important et urgent a été d’aider l’être affligé à reconnaître les conditions propres de sa détresse, ce qui était moins une consolation qu’un enrichissement (tout d’abord insensible). Vouloir changer et améliorer la situation d’un être revient à lui offrir, en échanges de difficultés qui lui sont familières et connues, d’autres difficultés qui le trouveront peut-être plus désemparé encore »
Dans la ligne courbe de ces considérations savantes, j’entends préciser maintenant ce qu’évoque plus personnellement pour moi la nébuleuse du social, dans laquelle je suis tombé quand j’étais petit. Je suis grand maintenant, et pourtant : je ne m’en suis pas encore tout à fait remis. Il m’arrive même de retomber. Simplement, avec des mots, j’essaye aujourd’hui d’amortir un peu la chute : à me ramasser, en quelque sorte, en morceaux choisis. Et, dans le meilleur des cas, il m’arrive de rebondir. Je vous dirais ainsi que pour moi, le social, c’est la guerre. Je veux dire par là que, dans son versant le plus tranchant et ramené à son équation la plus grossière, le social, c’est le langage, et le langage, quoiqu’on en dise, c’est la guerre. Je me suis donc beaucoup débattu et je continue de me débattre avec cette chose incertaine qu’est le lien social, ce lien dont nous sommes empreints, ce lien tissé de songes et de mensonges et qui longtemps m’est apparu comme une vaste escroquerie. En d’autres maux, un mensonge cousu de fil blanc, mais dans lequel je n’ai pas renoncé à trouver un fil rouge. J’en tiens parfois le bon bout. En tout état de cause, j’entretiens avec le langage un rapport suspicieux. Cette méfiance presque naturelle à l’égard des mots me conduit à en rechercher sans cesse la véritable signification – je vous confesse que je ne suis pas au bout de mes peines. Et je voudrais encore vous faire partager un petit poème en prose de Philippe Jacottet, qui m’accompagne depuis longtemps dans ces pérégrinations :
« Beauté : perdue comme une graine livrée aux vents, aux orages, ne faisant nul bruit, souvent perdue, toujours détruite ; mais elle persiste à fleurir, au hasard, ici, là, nourrie par l’ombre, par la terre funèbre , accueillie par la profondeur. Légère, frêle, presqu’invisible, apparemment sans force, exposée, abandonnée, livrée, obéissante -elle se lie à la chose lourde, immobile ; et une fleur s’ouvre au versant des montagnes. Cela est. Cela persiste contre le bruit, la sottise, tenace parmi le sang et la malédiction, dans la vie impossible à assumer, à vivre ; ainsi, l’esprit circule en dépit de tout, et nécessairement dérisoire, non payé, non probant. Ainsi, ainsi faut-il poursuivre, disséminer, risquer des mots, leur donner juste le poids voulu, ne jamais cesser jusqu’à la fin – contre, toujours contre soi et le monde, avant d’arriver à dépasser l’opposition, justement à travers les mots – qui passent la limite, le mur, qui traversent, franchissent, ouvrent, et finalement parfois triomphent en parfum, en couleur – un instant, seulement un instant »
Si le langage, c’est la guerre, et si la guerre, c’est l’humanité déchaînée, alors nous pouvons maintenant en terminer avec la culture et revenir à l’art, à la lumière de cet éclairage un peu trouble. Avec Pascal Quignard, encore une fois :
« Accepter la concurrence à mort est insupportable à certains hommes. Concourir, rivaliser, prendre la place, risquer la mort dans l’épreuve de chaque nouveauté, renouveler sans cesse le défi, c’est sans cesse tuer ou être tué. C’est le duel. Ce n’est même pas tuer qui est capable de faire peur à d’anciens enfants. C’est pouvoir mourir. Et pouvoir mourir une nouvelle fois à chaque fois. Cela peut-être inenvisageable pour certains êtres humains. Jouer en public, s’exposer, pouvoir mourir ne se distinguent pas. C’est d’ailleurs pourquoi on voit des personnes ruisselantes de dons qui en restent à l’option tuer. On les appelle les critiques. Qu’est-ce qu’un critique ? Quelqu’un qui a eu très peur de mourir. Dans les grandes capitales des nations occidentales et nord-américaines on peut voir face à face ceux qui peuvent mourir et ressusciter et ceux qui ne peuvent pas ressusciter et qui tuent. On appelle cela la vie culturelle. Je note que le mot culture ne convient pas. Mais je souligne que le mot vie est encore plus impropre »
En écho à cette réflexion et pour en terminer également avec les rapports qu’on voudrait voir la culture entretenir avec l’art, écoutons encore Jean-Luc Godard :
« Car il y a la règle et il y a l’exception. Il y a la culture qui est de la règle et il y a l’exception, qui est de l’art. Tous disent la règle : cigarettes, ordinateurs, t-shirts, cigares, télévision. Tous disent la règle, personne ne dit l’exception. Cela ne se dit pas. Cela s’écrit : Flaubert, Dostoïevski. Cela se compose : Gerschwin, Mozart. Cela se peint : Cézanne, Vermeer. Cela s’enregistre : Antonioni, Vigo. Ou cela se vit, et c’est alors l’art de vivre : Srebrenica, Mostar, Sarajevo. Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit sous nos pieds. Quand il faudra refermer le livre, ce sera sans regretter rien. J’ai vu tant de gens si mal vivre et tant de gens mourir si bien »
Quant à moi, je suis donc venu ici avec une série de questions que j’ai collées sur des cartons pour m’amuser avec des mots que j’ai trouvé dans des journaux. J’ai suivi à cet effet le conseil formulé par Jules Renard, ce tendre sceptique : j’ai écrit avec des mots recuits. A l’époque où j’ai réalisé ces collages, cela m’arrangeait d’autant mieux que des mots à moi, je n’en avais plus beaucoup en stock : le langage, mon fournisseur, m’avait quelque peu déserté, et mon analyste était plutôt du genre avare en la matière. Mais de la sorte, cette expérience de découpage un peu sauvage m’a permis, outre de retrouver le plaisir de jouer le monde plutôt que de tout le temps le réfléchir – c’est fatiguant, n’est-ce-pas – cette expérience m’a donc permis de me rendre compte que ces mots étaient bien vivants, c’est-à-dire dotés d’une existence propre, autonome, enjouée, contrairement à leurs apparences, mais à condition qu’on les utilise de telle manière à ce qu’ils disent autre chose que ce qu’on attend d’eux. Les questions, c’est donc la matière première de mes tribulations créatives et récréatives : pâte à modeler, ou petites boules de réel et d’imaginaire qui s’aplatissent et s’arrondissent entre mes doigts. A l’image de mes jours, ces questions se suivent et se ressemblent un peu : le fil blanc est doublé d’un fil rouge, comme je disais. A l’origine de ces questions, des énigmes en cascade, dont la plus violente sans doute : l’énigme d’exister, seul ou en groupe, avec le troupeau familial comme première expérience singulière de ce lien social parlant. Des questions, donc, énormément de questions. De toutes les couleurs, de toutes les odeurs, et des vertes et des pas mûres. Des réponses également, beaucoup de réponses, dont celles de l’humain troupeau, toujours prêt à répondre et à combler : « c’est pour votre bien, jeune homme ». Parmi ces réponses, beaucoup de mauvaises réponses ; une véritable conspiration de mauvaises réponses, oui monsieur, qui rassemblait tous ceux qui oeuvraient à mon éducation. En tous les cas, un empressement à répondre à mes questions qui d’emblée m’a paru suspect, enfant, comme témoignant d’une volonté de noyer mes question dans leurs réponses. Emblématique de cet empressement, par ailleurs, le discours religieux, relais du discours familial. Je dois vous dire que j’habitais dans la rue la plus catholique de Bruxelles : on a donc longtemps cherché à me faire prendre des messies pour des lanternes. D’une certaine façon, cela m’a stimulé, si on en croit le proverbe, chinois je pense, qui dit que l’on ne fait pas ses griffes sur du sable. Bref, une existence qui s’est esquissée en forme de point d’interrogation, mais avec une intuition grandissante : pour me poser un jour les bonnes questions, il me faudrait d’abord interroger une à une ces mauvaises réponses. Dont acte. Au fil du temps, je me suis mis d’ailleurs à préférer les questions aux réponses, l’incertitude réfléchie aux certitudes ignorantes, les vérités latérales aux vérités frontales, les chemins de traverse aux chemins piétinés par le gros du troupeau. Voilà, je vais m’arrêter là. Bien conscient que cet exposé laisse sans doute à désirer. Et c’est tant mieux : c’était fait exprès. Car « ce qui ne laisse rien à désirer touche à la perfection, laquelle se définit ainsi par son plus remarquable inconvénient », comme l’écrivait Marcel Havrenne. En rajoutant : « De toute façon, le principal reste à dire : d’autres viendront, qui ne le diront pas non plus ». Eh bien, en vous remerciant de votre attention, c’est tout le bien que je vous souhaite.
Séparatisme
Carte blanche dans Le Soir, mars 1996
« Séparatisme : n. m. Maladie infectieuse à caractère tribal qui affecte généralement les milieux culturels sous-développés, où il présente un caractère endémique (voir Éleveurs de préjugés). Malgré des contrôles sanitaires assez stricts, l’épidémie se propage aujourd’hui un peu partout en Europe et de façon particulièrement virulente en Belgique, où certaines terres marécageuses en bordure de l’Yser procurent un terreau propice à sa germination. Mystérieusement protégée par un rideau épais de brumes humides, ladite Région des marais ne laisse pas d’interroger les milieux scientifiques du pays : le séparatisme est-il un virus d’origine bovine ? Le Sud est-il en train de perdre le Nord ? La belgitude est-elle sexuellement transmissible ? Inquiets face à l’ampleur de la crise, les spécialistes (voir Belgobrologie) sont perplexes : la frilosité règne sur les esprits, affirment ceux d’entre eux qui craignent le rire. Morne comme un soir de fouille à Marcinelle en décembre, le belge (adj. et nom, du latin belga "esprit fumeux") est donc en froid avec sa bonhomie légendaire. Et son âme débonnaire prend du ventre. C'est un animal culturel étrange, hélas en voie de disparition : sa double appartenance aux faunes latine et germanique en font un cas d’espèce rare, menacé, ces derniers temps, par une épidémie de séparatisme sans précédent. Affectant les sujets du Royaume dont l’équilibre linguistique est naturellement précaire ou culturellement vicié, celle-ci semble se répandre d’abord principalement dans la classe politique. De façon générale, on distingue deux sortes de belges : le Flamand, qui travaille au nord, et le Wallon, qui vit au sud. Ils dépensent à peu près la même énergie à ne pas se comprendre. Si le premier parle toujours le flamand et souvent le français, le second parle parfois le français mais plus souvent le péquèt. Cela étant dit, contrairement aux idées reçues, le Flamand n’est pas forcément rose et le Wallon n’est pas toujours gris ; récemment délavés, ils tirent par ailleurs tous les deux vers le blanc. Dans le champ culturel, la pomme de terre reste la plus noble conquête du Belge après la bière : jusqu’à nouvel ordre, l’union fait la frite. En Communauté française de Belgique comme en Communauté flamande de Flandre, on la cultive à toutes les sauces, avec une préférence historique pour l’andalouse. « En vérité, en vérité, je vous le dis : de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus graves » (J.C., premier siècle pendant son ère). Au sud, le séparatisme se rencontre plus fréquemment sous la forme du rattachisme, qui est le fait des esprits rachitiques : moins fulgurant dans son développement, le rattachisme s’avère tout aussi désastreux sur la santé mentale de ses victimes. Séparatisme et rattachisme se présentent sous différents symptômes : maladies de la gorge se transmettant essentiellement par la langue, ils se manifestent par une brusque montée de la température et de fortes poussées de fièvre (voir Nationalisme aigu), qui entraînent des bouffées délirantes pouvant aboutir à des lésions irréversibles du cerveau. C’est ledit syndrome de Babel : la perte de contrôle du sujet, conséquence immédiate de la perturbation de la fonction cérébrale au niveau du centre du langage, se manifeste par un comportement régressif de l’individu qui se met à babeler de façon infantile dans une langue étrangère, ce qui plonge le sujet dans une grande culpabilité lorsqu’il retrouve momentanément son identité perdue.
(Extrait du Dictionnaire des maladies avilissantes du XXème siècle débutant, tome XXVII, page 1996)